Mais Guy assure que c’est là une phrase de vraie Parisienne, dans laquelle il n’y a pas un atome de vérité. Faire des courses est l’élément des Parisiennes, paraît-il.
Pour suivre le programme de la journée, nous sommes allées chez une modiste de haut renom, qui vendait des chapeaux tels que les habitantes de Douarnenez, et même de Quimper, n’en ont pas l’idée ; des chapeaux qui m’ont tout de suite expliqué pourquoi, avant que je sorte, Charlotte, l’adresse incarnée, avait fait subir à l’œuvre de la modiste de Mme Morgane une transformation inattendue, à laquelle elle devait une physionomie toute nouvelle.
Devant les hautes et innombrables glaces, des dames étaient assises, presque aussi élégantes que la modiste en chef et les sous-modistes. Ces dernières, sous l’œil de la grande maîtresse du lieu, leur plaçaient les chapeaux sur la tête. Et alors les dames s’examinaient de droite, de gauche, de profil, avec une attention extrême. Jamais jusqu’alors je n’avais soupçonné que ce pût être aussi important de choisir un chapeau ! L’une d’elles surtout, pas jolie le moins du monde, m’intéressait tout à fait, tant elle était sérieuse en contemplant, sur ses cheveux bien souples, les différents chapeaux que la modiste y posait pour essayer. Le plus drôle, c’est que son mari était avec elle, — un grand jeune homme comme Guy ; — il était aussi absorbé qu’elle dans l’examen des chefs-d’œuvre de Mme Caroline. Je le trouvais tout à fait ridicule dans ce magasin de modes, au milieu de toutes ces dames, avec sa physionomie affairée, autant que s’il avait été chargé d’empêcher l’explosion d’une bombe… Mais, en même temps, il m’amusait tellement, j’étais si occupée à le regarder, que je n’entendais pas ma tante qui, après avoir longtemps parlé avec Mme Caroline, m’appelait :
— Arlette ! Arlette !
Charlotte m’a ramenée dans la réalité en me caressant la joue avec les violettes glissées dans sa veste ; et… — Oh ! pourquoi Mme Morgane n’assistait-elle pas à cette scène ! — voici que ma tante m’a fait asseoir, moi aussi, devant une glace, et voici que, sur ma tête, Mme Caroline s’est mise en devoir de faire apparaître successivement une série de ses chefs-d’œuvre. Elle me les posait délicatement, arrangeait, de-ci de-là, les mèches folles de mes cheveux, et puis se reculait, renversant sa taille de petite grosse femme, rejetant en arrière sa tête coiffée de cheveux couleur de cuivre rouge, clignant à demi ses yeux et se répandant en phrases tout à fait extraordinaires :
— Oui, le dessin est harmonieux et fin ! Un vrai Greuze, ou plutôt un Récamier. Un poème, madame, ne trouvez-vous pas, que ce chapeau sur ce visage ? La Jeunesse défiant l’Hiver ! C’est un régal d’avoir à coiffer une tête d’une grâce aussi originale et piquante ! Nous ferons une merveille. Je la vois déjà… Le bouton naît ; la fleur va s’épanouir ! Elle vous plaira certainement, madame.
Et, entre ces exclamations, elle riait d’un rire satisfait qui me faisait penser au gloussement des poules, quand on leur jette du grain. Dans le nombre de ces chefs-d’œuvre, elle en a pris un de forme tellement bizarre et tellement empanaché que j’ai bondi, malgré ma confiance en Mme Caroline.
— Oh ! ne me mettez pas un chapeau pareil ! Je ressemblerais aux chiens savants que l’on voit quelquefois le jour du Pardon.
Mme Caroline a eu un nouveau gloussement. Mais sa mine était un peu moins épanouie, et j’ai deviné que mon exclamation avait été très malencontreuse. Avec dignité, elle m’a répondu :
— Vous pouvez être tranquille, mademoiselle. Jamais nos clientes n’ont l’air de chiens savants. S’il en était autrement, nous n’aurions pas une clientèle aussi exceptionnellement nombreuse et distinguée.