Une chaleur m’a monté aux joues. Mais Mme Caroline n’a pas paru s’en apercevoir, et, jetant de côté le chapeau que j’avais traité d’irrévérente façon, elle l’a remplacé, sur mes cheveux, par un autre qui a reçu l’approbation générale, la mienne comprise. Mais je me suis bien gardée de l’exprimer, de crainte d’articuler encore quelque sottise. Vraiment, en cette minute, m’apercevant dans une glace, je me faisais l’effet d’une autre personne, ainsi coiffée d’un chapeau « idéal » — pour parler comme Mme Caroline — et habillée de la robe que ma tante m’avait fait faire à l’avance, selon votre désir, père chéri, et que j’ai trouvée à mon arrivée. J’avais l’apparence d’une vraie jeune fille ; je paraissais bien plus grande qu’à l’ordinaire, et ma taille aussi était toute différente, bien mieux ! Enfin — tout bas je puis bien l’avouer — je me trouvais très gentille ! Je suis sûre que Mme Morgane et Blanche, me voyant ainsi transformée, n’auraient plus osé me soutenir que les petites femmes ne sont que de vilaines créatures manquées. D’ailleurs, si elles l’avaient soutenu, je ne les aurais pas crues ! Et surtout je n’aurais pas pleuré comme je le faisais autrefois, en petite sotte, à l’idée que j’étais une créature manquée…
Je suis sortie enchantée de chez Mme Caroline, et je continuais à l’être dans la voiture, quand, tout à coup, une ombre a passé sur ma joie. Ma tante, après avoir célébré, en compagnie de Charlotte, les talents de Mme Caroline, finissait en plaisantant :
— Le malheur est que ce sont des talents qui se payent bien cher… Ah ! ce n’est pas une économie de marier sa fille !
Subitement, père, je me suis rappelé que vous m’avez recommandé d’être très, très économe, de dépenser le moins possible ; et j’ai été envahie par la crainte qu’il ne faille justement dépenser beaucoup d’argent pour être habillée comme j’allais l’être au mariage de Charlotte. Je ne savais comment demander à ma tante de me rassurer, et, dans mon embarras, j’étais devenue silencieuse, tout à fait contre mes habitudes ; si bien que ma tante s’en est aperçue et m’a demandé en souriant :
— Qu’as-tu, Arlette ? Est-ce que tu crains toujours d’être coiffée comme un chien savant par Mme Caroline ?
— Oh ! non. Mais… mais… j’ai peur de n’avoir pas assez d’argent pour payer ma jolie toilette !
Ce n’était pas là tout à fait ce que je pensais, mais vraiment l’aveu me paraissait trop difficile à articuler ; et ma tante me regardait avec des yeux que je ne comprenais pas. Ils étaient très affectueux, mais sérieux, et j’ai demandé bien vite :
— Oh ! tante, vous n’êtes pas fâchée après moi, n’est-ce pas ? C’est que papa m’a tant recommandé d’être économe, et je me demande comment y arriver !
— Eh bien, nous te l’apprendrons ; sois tranquille, chérie, j’espère bien que ton père sera content de toi et de nous sur ce point ! Aie confiance en moi…
Je ne demandais pas mieux, et j’ai eu un soupir de soulagement à voir ma tante aussi sûre de son fait. Comme nous étions en voiture, à l’abri des regards curieux, je l’ai embrassée de toutes mes forces pour la remercier, et j’ai pu de nouveau être gaie, sauf quand je pensais à vous, père.