Si Mme Morgane avait entendu !…
Je n’étais pas plus renseignée. Comme il me demandait ce qui m’avait valu un pareil qualificatif, je lui ai raconté mon escapade de jadis avec Yves, que j’avais entraîné un soir dans le jardin pour voir si, à minuit sonnant, des fées sortiraient des corolles de toutes les fleurs et viendraient danser, en compagnie des poulpiquets, comme je l’avais lu dans un très beau conte. Yves n’avait que sept ans à peine et mourait de peur. Il se cachait les yeux sous ses poings, dans l’attente des poulpiquets. Moi, le cœur me battait à grands coups, mais je regardais de tous mes yeux. Minuit a sonné. La lune n’a éclairé aucune des apparitions que j’espérais. Ni korriganes, ni poulpiquets ne se sont montrés. Les fleurs sont restées des fleurs… De cette nuit-là, j’ai fini de croire vraies les belles légendes merveilleuses. J’en étais triste, triste ! Et, dans mon découragement de voir qu’elles n’étaient que mensonges, j’ai secoué Yves, qui ne bougeait pas, pour le faire rentrer. Mais il s’était endormi et, se sentant touché, il a cru qu’un poulpiquet voulait l’emporter. Il s’est mis à pousser des hurlements tels que toute la maison en a été réveillée et est accourue. Mme Morgane, en bonnet de nuit, m’a appelée « suppôt de Satan », criant que je voulais la mort de son fils, que j’étais une vraie sorcière, etc. Enfin, elle m’a malmenée à son aise, car papa était à Quimper et ne pouvait me défendre… Et les poulpiquets non plus ne sont pas venus à mon secours… Il est vrai que je ne croyais plus en eux !
— D’où leur droit de vous abandonner, à supposer même qu’ils eussent existé… Petite Arlette, vous avez des mots bien profonds.
Parlait-il sérieusement, ou se moquait-il de moi ? Nous avons fait quelques pas en silence. A quoi pouvait-il bien penser ? Pour l’obliger à continuer la conversation, je lui ai demandé, ayant envie d’entendre, à mon tour, ses récits :
— Et vous, Guy, est-ce que vous étiez insupportable quand vous étiez petit ?
— Mais je l’étais, je crois, très suffisamment, si je m’en rapporte à l’opinion de Louise.
— Oh ! Guy, racontez-moi des histoires de « quand vous étiez petit », des sottises que vous faisiez. Ce sera drôle de vous les entendre dire maintenant que vous êtes sage !
Guy s’est mis à rire.
— Je vous remercie, Arlette, d’être à ce point certaine de ma sagesse. Je ne mérite pas tant d’honneur. « Des histoires de quand j’étais petit ? » Mais je ne m’en rappelle aucune qui vaille la peine d’être exhumée de l’oubli où elle dort. J’imagine que j’étais un garçonnet pareil aux autres…
— Pas pareil, j’en suis certaine, à Corentin et à Yves ! Vous deviez, d’abord, faire des projets pour quand vous seriez un homme. Papa dit que tous les garçons en font, et il s’impatiente lorsque Yves déclare que ça lui est égal d’être n’importe quoi.