— Mais, certainement, j’avais de très hautes ambitions. Dans ma prime jeunesse, parce que je portais aux chevaux une tendresse extrême, j’ai rêvé d’être écuyer dans un cirque. Ensuite, vers la région de mes dix-sept ans, je me suis cru un prodige, une espèce de grand homme, parce qu’une revue de vingt-cinquième ordre, pour le moins, acceptait quelques-unes de mes élucubrations d’écolier. Puis une légère dose de sagesse m’étant venue avec les années, j’ai humblement renoncé à la gloire littéraire, je me suis borné à faire de la musique en profane, mais avec amour, à peinturlurer de même. J’ai enfoui ensemble mes rêves ambitieux et mes premières illusions, et, ne pouvant espérer davantage, je me suis résigné à n’être qu’un pauvre homme du monde, c’est-à-dire une élégante inutilité, pour ne pas dire plus.

Guy s’est tu brusquement. J’étais un peu interdite de son accent devenu ironique et presque triste ; oui, triste ! et amer aussi ! L’idée m’a traversé l’esprit qu’il venait de parler bien plus pour lui que pour moi. Mais, au bout de quelques secondes de silence, j’ai de nouveau entendu sa voix, qui avait retrouvé ses sonorités habituelles ; et il m’a dit gaiement :

— Petite Arlette, à quelles confidences m’entraînez-vous là ! Oubliez bien vite mes fantaisistes opinions sur moi-même, et entrez goûter chez un pâtissier. Puisque vous êtes Parisienne, il vous faut prendre des habitudes parisiennes.

Nous avons donc goûté. Miss Ashton et moi, tout en croquant nos gâteaux, nous nous faisions des sourires, puisque nous ne pouvons guère nous parler, ne nous comprenant pas. Guy servait d’interprète. En sortant de la pâtisserie, il m’a offert un gros bouquet de violettes dont il a tenu bien aimablement à se charger, pour que je pusse laisser mes mains dans mon manchon, et je suis rentrée ravie de mon après-midi. Ma tante a dit que c’était de la pure folie d’être revenue à pied de Notre-Dame, — je comprends son effroi, à elle qui ne marche jamais ! — qu’elle ne me confierait plus à Guy, car il me tuerait vite, etc. Je l’ai rassurée de mon mieux… et j’espère bien, au contraire, qu’elle m’enverra encore me promener sous l’escorte de Guy… C’est si amusant, et nous continuons à nous entendre si bien, mon grand ami et moi !

20 novembre.

Un, deux, trois jours encore, et le quatrième aura lieu le bal que ma tante donne pour le mariage de Charlotte, et qui sera le premier de mon existence ! Aussi, je ne peux pas m’empêcher d’y penser à toute minute, en cherchant à m’imaginer ce plaisir inconnu qui, pour l’instant, me vaut de discrètes exhortations au calme de la part de Madeleine, détachée des vanités de ce monde, — en sa qualité de savante, je suppose. Quant à ma tante, il lui procure plus de courses encore. Et cependant, comme elle continue à être pour moi une vraie marraine de Cendrillon, au milieu de ses occupations, elle a pensé à me commander, sans m’en rien dire, une robe de bal… Oui, père chéri, vous avez bien entendu, une robe de bal, une vraie, pour moi, votre Arlette ! Une robe exquise ! une robe vaporeuse ! un rêve !

Quand j’ai vu ce rêve entrer dans le petit salon où nous étions, chez la couturière, j’ai cru, naturellement, qu’il s’agissait encore de quelque toilette pour Charlotte, qui passe son temps à essayer des robes, ces jours-ci.

J’ai dit seulement, avec admiration :

— Quelle jolie toilette ! Elle est pareille à une feuille de rose.

— Elle te plaît ? Tant mieux… car c’est toi, chérie, qui es destinée à t’habiller de cette feuille de rose…