Et dans douze ou quinze ans, quand je serai une respectable mère de famille, mon mari et moi, nous prierons, un soir, M. Chambert, qui sera notre ami, de venir nous voir. Ce sera au mois de mai ; il fera très beau, le ciel sera tout étoilé ; et l’air chargé d’odeurs de violettes.
Et quand nous serons paisibles à causer sur le balcon — on cause si bien quand la nuit est venue ! — je lui dirai :
— Mon cher monsieur Chambert, je suis très heureuse aujourd’hui, et je vous en remercie de toute mon âme, car c’est à vous que je dois mon bonheur. Autrefois j’étais une petite fille folle et insouciante, et je serais peut-être restée ainsi toute ma vie, si vous ne m’aviez fait, sans le savoir, le plus beau sermon que j’aie jamais entendu… Et de ces pages lues en contrebande, — car papa les croyait de Mgr Dupanloup, — je vous serai éternellement reconnaissante !…
J’étais si bien emportée par mon enthousiasme, que j’ai lâché la Revue parisienne laquelle est tombée par terre avec un déchirement de papier qui m’a réveillée net… Je n’ai plus vu ni le balcon, ni le ciel étoilé, ni M. Chambert, ni mon mari inconnu ; mais bien papa qui lisait toujours et Geneviève qui me regardait étonnée.
Je voulais pourtant devenir une femme sérieuse ; seulement je ne savais trop par quel bout m’y prendre !…
J’ai commencé par relever la Revue parisienne ; je l’ai posée sur la table, bien pliée, comme l’aurait fait maman. Et puis, j’ai demandé à Geneviève, qui n’en pouvait croire ses oreilles, de me confier une de ses insipides capelines ; et quand maman est descendue, elle nous a trouvées travaillant toutes les deux ; moi, n’ayant pas encore cassé ma laine.
Elle m’a dit stupéfaite :
— Comment, tu travailles ?
— Oh ! oui, maman. Je veux devenir une femme sérieuse !
Maman s’est mise à rire, à rire de si bon cœur, que sa gaieté m’a gagnée. Papa est sorti de ses journaux et a demandé ce qu’il y avait. Maman lui a expliqué la chose.