Le dîner m’a paru interminable.

Aussitôt que maman s’est levée, j’ai couru dans ma chambre ; je me suis réfugiée près de la fenêtre — mon asile préféré quand je suis très gaie ou très triste — répétant cette malheureuse phrase qui me brûlait les lèvres : « N’est-il pas fiancé à une très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro ?… »

Le ciel était tout gris, chargé de nuages ; une hirondelle volait bas autour du jardin. J’entendais le piano de Geneviève qui jouait à papa la Sérénade de Schubert, et la petite voix claire de Patrice qui montait entrecoupée par des éclats de rire parce que maman lui disait un conte.

La pluie s’est mise à tomber, une pluie chaude, pressée

Le vent éparpillait les gouttes sur mes cheveux, sur mon visage, sur mes mains. J’avais le cœur serré à me faire mal, mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas pleurer : nous passions la soirée chez Mme de Lubières.

Pourtant, à mesure que la pluie tombait sur moi, on aurait dit qu’elle calmait mon angoisse.

Je me rappelais ses yeux, à lui, quand il me disait adieu, là-bas, chez Mme Divoir… S’il eût aimé Mlle d’Alvaro, il ne m’aurait pas regardée ainsi !…

Et plus j’étais mouillée, plus je réfléchissais, plus aussi j’étais certaine qu’on le fiançait à tort à cette « très belle Espagnole ».

Et puis s’il en avait été ainsi, il ne serait pas parti pour le Tyrol…

Toute cette histoire ne devait être qu’un bavardage de cet insupportable M. de Rouvres que je déteste parce qu’il est amoureux de moi. — Je le vois bien tout en n’ayant pas l’air de remarquer ses yeux langoureux. — Quand je serais tellement, tellement heureuse d’être rien qu’un peu aimée par… lui !