Ils s’engouffrèrent dans un compartiment, reçurent une dernière fois les saluts du docteur et de son fils, qui souhaita un très grand plaisir à Agnès… Et le train s’ébranla.

Alors Mme Vésale respira, et daigna revenir peu à peu à son état normal ; puis, tandis que son mari prenait les journaux, elle se mit à étudier la longue liste des courses qu’elle avait en perspective. Agnès, elle, n’ouvrit pas de livre ; par la glace ouverte, elle regardait, et elle s’amusait de la fuite incessante des villages, des bouquets d’arbres, des ruisselets, des champs où palpitaient sourdement les germes féconds. Et dans sa jeune pensée, flottait de nouveau une rêverie imprécise. Des souvenirs de la veille lui revenaient ; l’amabilité excessive de la bonne Mme Darcel, à la musique, et celle du docteur Paul, à la gare. Elle repensait aussi à cet inconnu qu’elle allait entendre, et dont on disait tant de bien… Elle songeait surtout de nouveau à l’étrange transformation de Cécile ; le matin même, elle avait aperçu la jeune femme marchant sur le Cours auprès de son mari, et tellement absorbée dans sa causerie avec lui qu’elle n’avait pas remarqué la présence de son amie Agnès. Ainsi, quand on aimait, on oubliait tout, — gens et choses, — tout ce qui n’était pas l’être cher par-dessus tous les autres… Confusément, Agnès sentait qu’un jour viendrait où, peut-être, elle aussi aimerait de la sorte, mais elle fuyait cette pensée qui la révoltait presque : elle était heureuse, sans regret ni désir, dans l’heure présente, attendant l’avenir avec la simplicité confiante et exquise des êtres très jeunes.

....... .......... ...

Le lendemain, un peu avant l’heure indiquée pour la conférence, le commandant, suivi de sa femme et d’Agnès, arrivait devant l’hôtel de la marquise de Bitray. Au fond, Mme Vésale se souciait de la conférence et d’André Morère beaucoup moins que de la plus humble pelote de fil achetée par elle. Mais elle tenait à pouvoir, en rentrant à Beaumont, raconter qu’elle était allée chez la marquise de Bitray, et parler de l’hôtel qu’on disait splendide.

Il lui apparut tel, en effet, quand elle pénétra dans le haut vestibule revêtu de boiseries aussi belles que celles de la cathédrale de Beaumont, éclairé par des vitraux où flamboyaient les armes des marquis de Bitray ; quand elle monta l’escalier de marbre blanc, qui menait à l’immense hall où devait avoir lieu la conférence, si somptueusement décoré, qu’il évoquait le souvenir de quelque salle de fêtes d’un château royal.

— Plaçons-nous ici, dit le commandant. Nous serons très bien et nous entendrons parfaitement.

Il avait parlé sans mettre de sourdine à sa voix sonore. Quelques personnes se retournèrent, et Agnès s’assit bien vite, vaguement intimidée. En revanche, sa mère était aussi à l’aise que dans son propre salon de Beaumont, et, d’un œil admiratif, examinait le hall ouvert sur de petits salons, et sur une serre où de gigantesques palmiers abritaient des formes blanches de statues. Sur une estrade, élevée de quelques marches, était placé le fauteuil du conférencier, devant une table revêtue d’un tapis de velours fleurdelisé. Mais l’estrade était vide encore. Parfois, seulement, la lourde portière qui en fermait le fond se relevait un peu, et un invisible regard enveloppait l’ensemble de la salle qui se remplissait de minute en minute. Un auditoire s’y formait, tout à la fois très aristocratique et très parisien, excitant fort la curiosité de Mme Vésale.

Vraiment, jamais, à Beaumont, elle ne voyait de femmes vêtues comme celles-là, même parmi les dames les plus élégantes de la ville. Seulement, en sa rigidité de provinciale innée, elle décréta vite que toutes, ou presque toutes, avaient une tenue trop peu réservée. Avec une aisance incroyable, elles parlaient aux beaux messieurs qui les accompagnaient, la boutonnière fleurie, habillés, eux aussi, d’après une autre mode que celle connue à Beaumont. Et puis, quelles robes peu modestes elles portaient toutes ! Jamais, à Beaumont, une couturière ne se fût permis de faire des costumes accusant de la sorte les lignes de la gorge, de la taille, et même des hanches. Était-il possible qu’on habillât pareillement jusqu’aux jeunes filles !… Oh ! ce Paris !… Grâce au ciel, Agnès ne leur ressemblait point ! Et, en son for intérieur, Mme Vésale se félicita d’avoir aussi bien élevé sa fille.

Ignorante des réflexions maternelles, Agnès, d’un regard jeté par-dessus l’épaule de son père, lisait à demi la brochure concernant l’œuvre, sujet de la conférence, dans laquelle s’absorbait le commandant. Mais elle releva la tête, en entendant sa mère s’exclamer :

— Ah ! voici sans doute un grand personnage ! Tout le monde regarde… Tiens, c’est une jeune femme. Vraiment, une princesse régnante ne ferait pas plus d’effet !