Agnès tourna ses yeux limpides vers l’inconnue qui suscitait ces propos. Elle était grande, la taille menue, le buste superbe sous l’étoffe légère d’un gris de sable, ourlée de vieilles guipures. Mais ce ne fut point la perfection de ce corps féminin, hardiment révélée par la robe étroite, qui frappa Agnès. A peine eut-elle la sensation fugitive d’un harmonieux ensemble, et ses yeux demeurèrent à contempler le seul visage de la jeune femme. Un visage inoubliable, songea-t-elle, comme elle n’en avait jamais vu de pareil ; coiffé de cheveux ondés couleur des feuilles roussies d’automne, auréolant les traits dessinés d’une ligne souple et fine ; les yeux bruns large ouverts sous l’ombre noire des cils, pleins d’une indéfinissable expression, caressante et dominatrice, charmeuse comme l’étaient les lèvres un peu lourdes, chaudement pourprées.
— Qu’elle est belle ! murmura Agnès, dans un juvénile élan d’admiration.
— Oui, mais elle a mauvais genre et elle attire l’attention d’une façon inconvenante, riposta, non sans une pointe d’aigreur, Mme Vésale, qui n’avait jamais pris son parti de ne pouvoir être comptée parmi les femmes séduisantes.
Qu’elle eût mauvais genre, le jugement était parfaitement injuste ; car elle avait, au contraire, un air irréprochable de femme du vrai monde. Mais qu’elle attirât l’attention d’une façon très marquée, le fait, pour le coup, était indéniable. Tous les yeux se portaient sur elle et y demeuraient attachés, comme ceux d’Agnès, tandis qu’elle avançait, causant avec le cavalier qui l’escortait, s’arrêtant pour serrer des mains amies, chemin faisant.
— C’est Mme de Villerson, n’est-ce pas ? chuchota, devant Agnès, une jeune femme qui, arrivée depuis un moment, papotait sans relâche avec sa voisine, et accommodait d’importance la réputation de son prochain.
— Oui, la nièce favorite de la marquise de Bitray. Vous la connaissez ?
— Un peu ; je la rencontre dans le monde. Mais je ne suis pas en relations avec elle… Et j’aime autant cela.
— Parce qu’on potine sur elle ? Avec une beauté comme la sienne, vous comprenez que c’est inévitable… Et puis, entre nous, ma chère, quand elle userait vraiment de cette beauté… capiteuse pour son plaisir et la damnation du sexe fort, je ne lui en voudrais pas autrement !… Elle est veuve, en somme, et Jacques de Villerson n’a rien fait, au contraire ! pour lui donner le goût de tenter une seconde fois l’aventure conjugale… officiellement !
— Officiellement ? répéta l’autre, une question expressive dans les yeux.
— Chère, prenez le mot comme je vous le donne… sans malice.