11 mai.
Ah ! quelle semaine ! Papa est grave. Maman, nerveuse. Geneviève, toujours raisonnable. Patrice, subissant l’influence générale, devient presque tranquille… et moi, je suis malheureuse ! Pauvre moi qui déteste tant l’indécision !
J’ai tout raconté à Jeanne et à Suzanne, et je leur ai bien dit qu’avant l’explication de mercredi, je ne me doutais pas à quel point je tenais à lui…
Jeanne est pleine d’une confiance superbe :
— Ne te tourmente donc pas, Paulette ; il ne demande pas mieux que de t’épouser, seulement il n’ose pas le dire, parce qu’il est trop discret… On parle sans cesse de ton mariage avec tel ou tel grand personnage !… Georges m’a raconté qu’hier soir encore, chez lady Oakburn, on te fiançait au comte de Luninges. M. Chambert causait en ce moment avec je ne sais quel homme célèbre ; dès qu’il a entendu ton nom, il s’est arrêté brusquement, et Georges prétend que, s’il l’avait pu, il aurait pulvérisé la dame qui te mariait ainsi.
Jeanne est une personne bien sensée, en général… Combien je voudrais que cette fois, elle eût raison encore ! Il me semblerait si dur d’être obligée de l’oublier, lui ! Car certainement, s’il ne se soucie pas de moi, je ferai tout mon possible pour arriver à ne plus penser à lui, jamais ! Je trouve trop ridicule une femme éprise d’un homme qui ne songe pas à elle !
Alors, j’épouserai M. de Rouvres ; autant lui qu’un autre, après tout !
Nous serons extrêmement riches. Comme, par bonheur, il se passionne pour la chasse et les courses, j’espère qu’il ira beaucoup — sans moi ! — Son Cercle l’occupera aussi… Et puis, je l’engagerai souvent à se rendre auprès du prince de Galles pour se distraire ; et pendant qu’il goûtera aux grandeurs, peut-être la pensée lui viendra-t-elle de se faire attacher à la personne de Mgr le duc d’Orléans.
De cette façon, je ne l’aurai pas trop !
Moi, je serai marquise ! je me livrerai à de longues séances chez les couturiers ! Je m’arrangerai pour avoir à faire une douzaine de visites par jour, et le tour du Bois, les expositions, les magasins aidant, les journées passeront… Je me lancerai au plus fort du tourbillon pour oublier que j’avais rêvé une autre vie !… Je serai frivole, coquette, inutile ; je me contenterai d’être une femme à la mode, ne pouvant être une femme heureuse !