— Je suppose que, quand on s’aime, ce doit être une telle souffrance de se séparer, de se perdre, qu’il n’est pas étonnant que le courage manque parfois pour accomplir ce sacrifice…, et c’est pourquoi je plains Roméo et Juliette, même en ne les comprenant pas bien…
Curieux, André Morère interrogea encore, de ce ton d’intérêt discret qui la rendait confiante et dissipait sa timidité :
— Vous ne les comprenez pas ? Pourquoi ?
— Parce qu’ils peuvent être heureux sachant qu’ils n’ont pas le droit de l’être et que leur bonheur est coupable !
André Morère songea à ceux-là chez qui la conscience du péché commis avive la jouissance ; et la réponse d’Agnès lui donna la sensation d’un parfum idéalement frais, jailli de quelque fleur immaculée, éclose loin des hommes. A une autre qu’à cette enfant, que de choses il eût répondues ! Mais à elle, il dit simplement, avec un sourire indulgent, où frémissait une mélancolie :
— Il faut leur pardonner leur bonheur, il a été si court !… Et c’est parce qu’eux-mêmes le savaient devoir être bien fragile qu’ils oubliaient tout, pour en savourer l’ivresse fugitive… D’ailleurs, ils l’ont bien expié… Vous allez en avoir la preuve dans quelques instants.
Et l’accent d’André Morère devint légèrement sceptique et railleur :
— La loi morale violée par eux sera vengée sur le coup de minuit ; et, de toutes leurs pauvres joies, il ne restera plus qu’un souvenir, mis en drame par le vieux Shakespeare et chanté par la musique d’un illustre compositeur français. Des mots et des sons !
— De très jolis sons… Cette musique est vraiment tout à fait gentille ! appuya le commandant.
Le qualificatif n’était pas celui qui, à coup sûr, flottait dans le cerveau d’André Morère. Mais il ne releva pas les paroles du commandant. Il observait le visage pensif d’Agnès qui, arrêtée près d’une fenêtre du foyer, regardait loin devant elle, — vers ce Paris agité d’une vie fiévreuse, — ainsi qu’elle faisait quand elle réfléchissait. Et il reprit doucement :