— Est-il bien logé, ce monsieur ? jeta fort à propos la colonelle, évitant ainsi une prompte riposte à Mme Salbrice.
— Oh ! à merveille ! Il a de la fortune… Il habite avec sa mère un très joli hôtel à Auteuil, entouré d’un jardin, et Agnès en a rapporté des roses ravissantes.
— Une perle enfin que votre Morère ! conclut Mme Salbrice. Eh ! eh ! je comprends que vous cultiviez sa connaissance… S’il est beau, riche, jeune, pénétré des idées chères au commandant, savez-vous, chère madame, qu’il serait un mari accompli pour Agnès !
Mme Vésale dressa la tête, franchement courroucée. Elle aimait assez à se mêler des affaires des autres ; mais il lui déplaisait fort qu’on se mêlât des siennes ; et, vertement, elle répliqua, la voix brève :
— Dieu merci ! nous n’en sommes pas réduits à la triste nécessité de faire la chasse au mari, et de donner notre fille au premier Parisien venu, fût-il célèbre !
Ici, il y eut un léger silence, durant lequel s’entendirent, très sonores, les furieux accords des musiciens aux prises avec la Chevauchée des Walkyries. La vieille mère de la colonelle le rompit à propos, en s’écriant à la vue d’une grosse jeune femme qui passait en robe de soie :
— Oh ! regardez… N’est-ce pas la femme de Poquel, l’épicier de la rue du Centre ?… Vraiment, aujourd’hui, ces petites boutiquières ne doutent plus de rien ! Elles sont d’une élégance !
Toutes ces dames regardèrent et, d’un œil clairvoyant, détaillèrent la toilette de la trop pimpante épicière, qui, ignorante de son méfait, marchait, solennelle comme une châsse, auprès de son mari en gants jaune blé, suivie d’une nourrice qui voiturait leur héritier.
Puis elles se répandirent en phrases convaincues sur les inconvénients de la confusion, chaque jour plus accentuée, des diverses classes de la société ; confusion à laquelle ne contribuaient point les habitants de Beaumont. Pour leur part, ils pratiquaient l’usage des lignes de démarcation infranchissables ; la noblesse demeurant soigneusement à l’écart de la bourgeoisie ; l’élément civil ne frayant point avec l’élément militaire, et surtout avec le monde des commerçants, à moins que ceux-ci ne fussent de richesse notoire, ce qui, naturellement, leur ouvrait toutes les portes.
Mme Salbrice eut à ce propos quelques mots à l’emporte-pièce ; puis la conversation, ayant encore dévié, s’égara vers de nouveaux sujets, à savoir : les faits divers racontés dans les journaux de Paris, les nouvelles de Beaumont, morts, naissances, mariages en perspective ou accomplis, prix exorbitant des primeurs ; succès incontestable, — quoi que prétendissent les libres penseurs, — des sermons du P. Sidoine, au mois de Marie.