— Ah ! qu’il fait bon ! murmura-t-elle.
Vraiment, jamais comme cette année elle n’avait joui du renouveau, de ce rayonnement qu’il épandait sur toute chose, et qui semblait avoir pénétré en elle-même pour illuminer un rêve mystérieux et tout blanc qu’elle n’eût pu préciser, qu’elle ne s’avouait pas, mais qui lui faisait l’âme divinement légère, joyeuse, ouverte à toutes les tendresses… Jamais elle n’avait trouvé plus belles les nuits de mai, dont elle pouvait contempler la splendeur paisible quand elle sortait chaque soir pour aller, avec sa mère, assister à l’office du mois de Marie. Oh ! cette cérémonie quotidienne, comme elle en aimait le retour !… Tandis que sa mère causait avec des amies, elle marchait, la pensée errante, les yeux attirés par les profondeurs bleues du ciel obscurci ; sentant, avec toutes les fibres de son être jeune, la poésie de ces nuits tièdes où flambaient d’innombrables étoiles ; prenant un plaisir d’enfant à voir une blanche clarté de lune monter peu à peu derrière les sombres masses des maisons, alors dessinées d’un trait plus net ; derrière les cimes onduleuses des arbres, dont les têtes feuillues dominaient les murs des jardins bien clos.
A aucune époque de sa vie, non plus, même dans ses moments de plus grande ferveur religieuse, il ne lui avait paru aussi facile d’être douce et bonne, docile à obéir aux ordres multiples de sa mère. A aucune époque, elle n’avait été plus ardemment pieuse. Durant l’office, de toute son âme, elle priait afin que tous fussent heureux, comme elle l’était elle-même. Elle priait pour les êtres qui lui étaient chers, pour ceux qui goûtaient aux joies humaines ; et, plus longuement encore, pour les autres auxquels la vie était lourde et cruelle. Et, songeant à ceux-là, elle priait pour l’étranger qui, à Paris, venait de lui apprendre à aimer les créatures humaines, non plus seulement d’une affection lointaine, par devoir, pour obéir au précepte divin, mais à les aimer avec une pitié sincère, frémissante et chaude, à leur donner vraiment quelque chose d’elle-même dans son aumône.
Elle priait pour lui sans démêler qu’elle trouvait une douceur à le nommer devant Dieu ; sans s’apercevoir aussi qu’il était singulièrement entré dans sa vie.
Comment l’eût-elle oublié ? A tout instant, elle entendait parler de lui. Quand, l’office terminé, elle sortait de la cathédrale, un peu grisée d’odeurs d’encens, et revenait aux côtés de sa mère et de quelques amies de celle-ci, elle entendait inévitablement tomber d’une bouche ou d’une autre le nom de cet André Morère, dont la venue prochaine occupait si fort les habitants de Beaumont.
— Il ne tardera pas à arriver… Vous verrez, c’est un homme charmant…, et de tant de valeur ! si bien pensant !
Et la conversation s’élevait ainsi, sans cesse ramenée vers le même sujet, troublant le calme des rues désertes, jetant à toute minute, à l’oreille d’Agnès, un nom qu’elle n’eût pas oublié, quand même nul ne l’aurait prononcé devant elle…
Combien il avait été aimable et bon pour elle, humble petite fille, cet étranger qui était célèbre et que tous reconnaissaient un homme supérieur !
Voici que maintenant, dans le silence du jardin où montaient les brumes bleues du crépuscule, elle égrenait de nouveau les souvenirs de son séjour à Paris, depuis l’après-midi où elle l’avait rencontré la première fois… D’abord le hall superbe où il allait parler, la foule élégante du public, et, plus belle qu’aucune des autres femmes présentes, une jeune femme blonde, habillée de gris, qui causait en riant, la main appuyée sur la pomme de Saxe de son ombrelle… Ensuite, c’était son entrée à lui…
Mais aujourd’hui, Agnès ne pouvait plus le revoir tel qu’il lui était apparu ce jour-là, très loin d’elle, de par son intelligence, sa célébrité, la souveraine autorité que son talent lui donnait sur le public… Maintenant, chose bizarre ! il était devenu pour elle presque un ami très indulgent, à qui elle ne redoutait point de laisser un peu pénétrer sa pensée.