En fermant les yeux pour mieux regarder dans son souvenir, elle le revoyait parlant à cette brillante société qui faisait un silence absolu pour suivre la haute envolée de son esprit. Elle l’entendait encore prononcer les mots qui venaient tomber dans son âme, à elle, toute frémissante de compassion, devant cette évocation des misères de la pauvre humanité. Elle entendait l’accent de sa voix chaude où vibrait parfois une sourde mélancolie…

Et cette voix charmeuse s’était élevée pour elle seule, la petite Agnès, durant cette soirée à l’Opéra, restée dans sa mémoire pareille à un plaisir de rêve que deux images pourtant troublaient un peu : André Morère dans la loge de Mme Villerson, penché vers la nuque dorée de la jeune femme, lui parlant de tout près… Et plus tard, lui encore, mettant, avec un soin délicat, la pelisse soyeuse sur les belles épaules nues dont le seul souvenir envoyait une flambée pourpre aux joues d’Agnès.

Et, même en cette minute où la vision fugitive l’effleurait, elle agita la tête d’un mouvement vif comme pour la chasser bien loin… Elle voulait se rappeler seulement leur première causerie le même soir…, et surtout, elle souhaitait revivre cette visite qu’elle avait faite chez sa mère, à lui, où le commandant l’avait conduite, afin de remplir sa promesse à la veuve d’un ami.

Mme Vésale, toute à ses courses, avait absolument refusé d’aller, comme elle le disait, perdre son temps en visite, jugeant beaucoup plus utile de poursuivre la série de ses achats ; et Agnès était partie seule avec son père pour Auteuil, où Mme Morère habitait un paisible petit hôtel ayant un air de maison de province, grâce au jardin très fleuri qui le séparait de la rue silencieuse, autant que les rues mêmes de Beaumont.

A l’avance, Agnès se sentait très intimidée à l’idée de faire cette nouvelle connaissance ; et son cœur battait vite dans sa poitrine, quand, guidée par un valet de chambre, elle avait, auprès de son père, traversé un vestibule meublé de vieux bahuts sculptés supportant des faïences bizarres ; de sièges pareils aux stalles du chœur de la cathédrale ; les murs tendus d’une tapisserie à grands ramages d’un ton doucement éteint…

Puis une portière avait été soulevée devant elle, et, dans un petit salon, meublé comme au siècle dernier, ouvrant sur le jardin, elle avait vu se lever, pour les recevoir, une vieille dame, mince et pâle, qui avait un air charmant d’aïeule sous ses cheveux blancs voilés de dentelle. Et tout de suite, Agnès s’était sentie rassurée et séduite par le sourire très doux des lèvres à peine rosées dans la pâleur ivoirine du visage, par le regard bienveillant des yeux gris, un peu mélancoliques, par le geste accueillant avec lequel la vieille dame lui avait tendu sa main fine, à peine ridée, tandis que le commandant présentait : « Ma fille ! »

Sans embarras aucun, vraiment, elle avait causé avec cette femme si aimable et si simple, qui avait le même son de voix que son fils, mais féminisé, moins vibrant, voilé même par instants, quand la conversation effleurait quelque souvenir du passé… Et, comme elle en était fière, de son fils, parlant de lui avec une joie attendrie, sans dissimuler qu’elle était heureuse de le voir jugé aussi favorablement par un vieil ami de son père ; racontant son caractère, ses goûts, ses habitudes, en menus détails qui étaient autant d’éloges, — oubliant le sourd regret qu’il lui donnait en écrivant parfois des livres et des pièces dont elle condamnait, de toutes ses forces, les hardiesses…

Et Agnès l’écoutait, tout ensemble surprise et charmée d’entrevoir quelque chose de la vie intime de cet homme que sa jeune pensée plaçait si haut. A entendre ainsi parler familièrement d’André Morère, elle se sentait rapprochée de lui, elle simple petite fille, et elle en éprouvait une sorte de plaisir singulier. Elle écoutait, les yeux arrêtés sur un portrait de lui, posé sur la cheminée devant elle ; un portrait si vivant que, par instants, elle croyait réellement sentir tomber sur elle le regard de ses yeux pénétrants faits pour lire dans les âmes. Il était représenté debout, les bras croisés sur sa poitrine, sa tête intelligente et nerveuse rejetée un peu en arrière, de ce mouvement dominateur qu’il avait quand il parlait…

Et c’était de cet homme, si puissant sur la pensée de ses contemporains, que la vieille dame, aux manières de marquise, disait au commandant, un sourire attendri flottant sur ses lèvres fanées :

— Vous ne pouvez vous imaginer ce qu’il est attentif pour moi ! Sachant combien il est recherché, occupé, absorbé par ses travaux, par ses amis, par le monde, je lui suis reconnaissante de ne pas négliger sa vieille mère, de ne pas lui échapper complètement ! Bien entendu, il a un pied-à-terre à Paris, car il lui serait trop incommode de rentrer toujours ici, où nous sommes bien loin du centre. Mais, régulièrement, chaque jour, j’ai sa visite, une vraie visite ! pour moi seule ! Je l’attends même d’un moment à l’autre… Sachant que je vous espérais, il m’a dit qu’il serait ici à l’heure que vous m’aviez indiquée, car il tenait à présenter ses hommages à mademoiselle et à vous parler, commandant.