Comme en cette minute Agnès revoyait nettement la vieille dame disant ces choses de sa voix fine, tout en caressant d’un geste distrait son anneau nuptial ! Et il lui semblait l’entendre répondre à une réflexion du commandant :

— Oui, certes, c’est mon désir de voir mon fils marié… Et cependant je n’ose le presser… Dans le milieu très parisien où il vit, il rencontrerait si difficilement la belle-fille de mes rêves… C’est que j’ai grandi en province ; j’y ai longtemps vécu par suite de la carrière de mon mari, et je ne puis m’habituer au genre de la plupart des jeunes Parisiennes. Ce qui me rassure un peu, c’est qu’André sait à merveille reconnaître les vraies jeunes filles et leur rendre hommage. J’ai été heureuse de le constater, quand il m’a parlé de votre fille, commandant.

Oh ! ces phrases, combien elles étaient demeurées gravées dans la mémoire d’Agnès, dont les joues se rosaient à leur souvenir comme elles s’étaient rosées dans le petit salon tendu de vieille soie à bouquets !

Et à ce moment même, lui, André Morère, était entré, la saluant avec une courtoisie d’homme du monde, qui était pour elle une révélation ; témoignant à sa mère une sollicitude affectueuse, et se mettant, avec une bonne grâce entière, à la disposition du commandant pour prendre avec lui des arrangements au sujet de la fameuse conférence de Beaumont. Mme Morère, alors, avait offert à Agnès de venir, pendant que les hommes causaient, visiter son petit jardin… Un jardin charmant, dessiné et fleuri pour un goût d’artiste, et qui avait paru délicieux à Agnès, au moment surtout où son père et André Morère les y avaient rejointes…

Et alors voici que lui était venu se placer auprès d’elle, pour lui faire, disait-il, connaître leur modeste domaine… Tout en suivant les allées blondes de sable, il s’était pris à causer avec elle, ainsi qu’à l’Opéra, lui reparlant même de ce Roméo et de cette Juliette dont l’histoire la troublait toujours un peu, si bien que, par scrupule de conscience, elle n’osait trop se permettre d’y penser… Puis il l’avait interrogée sur les impressions de son séjour à Paris, l’étonnant par la rapidité avec laquelle il pénétrait sa pensée, presque avant qu’elle l’eût exprimée, et démêlait les idées, même confuses, qu’éveillaient en elle les gens et les choses. Il l’avait fait parler de son couvent, des amies qu’elle y avait eues, des livres qu’elle avait lus, voulant savoir pourquoi les uns et les autres l’attiraient ou lui déplaisaient ; provoquant ses récits d’un mot discret, mais sûr, l’écoutant avec une attention dont elle était confuse et heureuse. — N’était-elle pas incapable, la petite Agnès, de démêler que sa pensée et son âme immaculées étaient un régal sans prix pour un insatiable observateur tel qu’André Morère…

Maintenant quand elle repensait, — comme en ce moment, — à leur conversation, elle se demandait comment elle avait osé causer aussi familièrement avec cet inconnu, lui ouvrir avec une pareille spontanéité joyeuse l’intimité de son être moral dont elle était si jalouse… Peut-être qu’il l’avait trouvée très hardie, mal élevée, autant que ces jeunes filles de Paris que sa mère blâmait ?… Mais non pourtant, elle ne pouvait croire cela ! S’il avait eu d’elle une semblable idée, il se serait montré autre. Il n’aurait pas longuement causé avec elle, l’enveloppant d’un sourire d’ami, de ce regard qu’elle avait plusieurs fois rencontré et qu’elle ne pouvait oublier.

Et Cécile venait de lui dire que les hommes étaient ainsi quand…

Elle n’acheva pas. Ses lèvres n’osaient répéter les dernières paroles de la jeune femme. Mais elles éveillaient dans son cœur de dix-huit ans une musique divine dont elle entendait l’écho à travers le murmure caressant de son jeune rêve…

V

— A quelle heure, Charles, arrive tantôt M. Morère ? demanda la commandante à son mari qui s’apprêtait à conduire ses chiens faire leur promenade de chaque matin.