Le commandant était tout rouge, et, d’un pas agité, il arpenta la galerie vitrée, enveloppant d’un coup d’œil courroucé les innocents massifs du jardin. Mme Vésale, en femme d’expérience, sûre de son triomphe définitif, laissait passer, sans obstacle, le gros de l’averse. Et, de sa voix nette, elle déclara, les sourcils froncés :

— Quand tu voudras bien te calmer, Charles, je te donnerai les motifs de ma conduite. J’ai demandé à quelques amis de venir ce soir, parce que j’ai jugé qu’il serait beaucoup plus agréable à M. Morère de ne pas se trouver réduit à notre seule société et, en même temps, beaucoup plus poli pour nos amis de les faire profiter de la présence de M. Morère.

— Et tu te figures qu’il sera charmé d’être exhibé à la façon d’un animal curieux et qu’il trouvera le moindre plaisir à écouter vos histoires de femmes, qui rendent impossible toute conversation sérieuse !

La bouche de la commandante se pinça. Elle commençait à trouver que son mari outrepassait le droit d’exprimer son sentiment, et, très rouge à son tour, elle riposta :

— Tu ferais mieux, Charles, d’avouer sincèrement que tu voulais accaparer M. Morère, le garder en égoïste pour toi seul ! Ce n’est pas pour une autre raison que tu fulmines depuis dix minutes !

Le commandant, cette fois, ne répondit pas, Mme Vésale devinait juste. Il aurait de beaucoup préféré jouir paisiblement de la présence fugitive d’André Morère à Beaumont ; et si sa femme lui eût annoncé à l’avance de ses projets d’invitation, il y eût répondu par un veto très net. C’est pourquoi elle s’était bien gardée de lui en dire un mot. Très flattée de recevoir un « homme célèbre », comme elle appelait Morère en son for intérieur, elle tenait à ce que cet homme célèbre fût vu chez elle, mais par un petit cercle choisi qui ferait des jaloux, étant donnée la curiosité de la société de Beaumont à l’égard du conférencier annoncé.

Et, triomphante devant le silence du commandant, elle continua, redevenue très maîtresse d’elle-même :

— J’ai invité Cécile et son mari ; le docteur, sa femme et M. Paul…

— Et le ménage Salbrice ? dit le commandant, dont l’irritation s’apaisait devant l’inévitable, à la façon d’un orage qui s’éloigne.

— Non, pas les Salbrice…