Soudain elle n’avait plus qu’une pensée, s’enfuir loin d’eux, ayant conscience du désir qu’ils avaient d’être seuls, sans étrangers importuns autour d’eux. Et ce fut presque une joie pour elle d’entendre son père adresser les paroles d’adieu. Cette fois, elle ne tendit pas la main au jeune homme… Entre eux, un lien s’était brisé… Lui ne remarqua même pas qu’elle s’éloignait ainsi.
Déjà, la salle où il allait parler était presque comble. De loin, elle aperçut Cécile, qui, gaiement, lui faisait signe de venir prendre place près d’elle. Mais elle ne parut pas comprendre cette invitation ; une soif de silence et d’isolement la dominait toute. Un déchirement s’était fait en son jeune cœur, et la blessure était trop frémissante pour qu’elle ne craignît point le plus léger effleurement. Sans le savoir, la commandante lui procura un bien fugitif, en s’asseyant auprès de Mme Darcel, qu’accompagnaient son mari et le docteur Paul.
Quatre heures sonnèrent. André Morère parut ; de formidables applaudissements éclatèrent. Et dans l’esprit d’Agnès, s’éleva le souvenir de cette après-midi où, deux mois plus tôt, elle l’avait vu pour la première fois ; du hall superbement décoré, de l’estrade fleurdelisée où il parlait en maître, de la jeune femme blonde qu’elle avait trouvée si belle… Et cette dernière évocation l’agita d’un frisson d’angoisse…
Bien vite, dans la foule des auditeurs, elle avait découvert les cheveux de lumière sous la petite toque piquée de bleuets… D’ailleurs, en commençant ne s’était-il pas tourné de ce côté, comme s’il eût voulu faire hommage de son talent à cette jeune femme qui lui était chère…
Maintenant dans la salle résonnait sa voix chaude, coupée par les applaudissements fréquents, car à Beaumont, comme partout, il s’était emparé de son public !… Mais Agnès ne pouvait pas l’écouter ainsi que jadis… Et puis ce qu’il disait ne s’adressait plus à son cœur… il parlait de questions, de sentiments, d’idées, qui étaient pour elle lettres closes ; et, sans le savoir, lui faisait ainsi, plus profondément encore, mesurer la distance où ils étaient l’un de l’autre. Cet André Morère n’était pas celui qu’elle avait connu… Il était trop au-dessus d’elle, il ne pouvait remarquer qu’une femme telle que sa belle amie… Et les yeux arrêtés sur la tête charmante de la jeune femme, elle songea, sans pitié pour elle-même : « Seule, elle l’intéresse ici… Pour elle seule, il parle. Si la salle croulait et qu’elle fût épargnée, peu lui importeraient les autres !… »
Oh ! de quel regard il l’avait, une seconde, enveloppée tout à l’heure ! et quel nom il lui avait donné !… Un nom dont le souvenir brûlait l’âme d’Agnès, premier mot d’amour qu’elle eût jamais entendu prononcer par des lèvres d’homme… Ah ! qu’il devait l’aimer, cette jeune femme, pour la nommer ainsi ! Et pourquoi ne l’aurait-il pas aimée ? Elle était si séduisante, si bien faite pour être… l’adorée ! Puisqu’elle était veuve, bientôt, peut-être, il l’épouserait…
De nouveau, un frémissement l’ébranla toute. Une sensation d’irrémédiable s’abattait sur elle… Quel espoir insensé avait-elle eu donc ?… Comment avait-elle pu espérer être quelque chose pour lui ?… Elle avait cru que la sympathie appelait la sympathie… Eh bien, elle s’était trompée… Voilà tout… Le bonheur n’était pas si simple qu’elle l’avait naïvement imaginé… Une autre était plus digne de lui qu’elle-même… Et maintenant il lui fallait recommencer à vivre, sans qu’il fût en rien mêlé à son existence. Peut-être même, elle ne le reverrait jamais… Il allait repartir pour Paris ; elle demeurerait à Beaumont pour toujours, n’ayant pas le droit de songer à lui… Et une poignante impression de vide l’étreignit à cette idée qu’il ne devrait plus exister pour elle, qu’elle ne pourrait plus ni désirer sa présence, ni souhaiter son retour…
Des acclamations enthousiastes s’élevèrent de toutes parts dans la salle ; et Agnès eut, seulement alors, conscience que des instants nombreux avaient coulé et que la conférence était achevée. Debout, André Morère s’inclinait, remerciant son public. Elle le regarda, ainsi que l’on regarde ceux dont on se sépare pour toujours, avec son âme… Puis elle suivit le flot qui l’entraînait vers la sortie.
Une grosse averse tombait, qui fit refluer les femmes sous le péristyle. Mais la commandante, qui détestait la foule où sa petite taille se perdait, appela Agnès ; et, franchissant en hâte l’allée qui menait à l’une des tentes, elle s’y précipita. Cécile y était déjà réfugiée, contemplant la floraison des œillets et des grands lis tigrés, en compagnie de son mari, du docteur Paul et de quelques amis. Elle les salua de son joyeux sourire :
— Comme vous avez raison de chercher asile ici ! On y est parfaitement. Avez-vous vu la collection des œillets ?… Une merveille tout simplement ! Venez, que je vous les fasse admirer. Ils seraient dignes d’être offerts à André Morère, en remerciement des intéressantes choses qu’il vient de nous dire et qu’a écoutées très attentivement sa ravissante amie, Mme de Villerson…