D’instinct, Agnès fit quelques pas en avant pour fuir le gai bavardage de la jeune femme. A cette heure, le nom même d’André Morère lui était douloureux à entendre, et surtout rapproché de celui de Mme de Villerson…
A l’avance, elle s’était fait un plaisir infini de cette Exposition, elle qui aimait tant les fleurs !… Et, maintenant, voici qu’elle allait droit devant elle, sans rien voir, le regard absent, arrêté sur l’invisible monde de son âme. Près d’elle, en silence, marchait le docteur Paul, dont à peine elle remarquait la présence à ses côtés, sans soupçonner de quel œil clairvoyant il l’avait observée pendant la conférence et constatait le frémissement de ses lèvres, la marmoréenne blancheur du visage devenu grave, se demandant avidement quel secret chagrin avait ainsi pu l’atteindre tout à coup… Et, ni l’un ni l’autre, ils ne sentaient les parfums confondus des grands lis et des œillets qui montaient pénétrants dans la lumière adoucie de la serre.
— Voici la collection dont parlait Mme Auclerc, dit-il doucement pour l’arracher à sa rêverie triste.
Elle tressaillit, rappelée à la réalité ; et son regard erra sur les admirables fleurs soufre, pourprées, rose de corail, amarante, dont les pétales chiffonnés, tachetés, ourlés, teintés de tons exquis, imprégnaient l’air alourdi de leur senteur fine… Elle se souvenait de cette gerbe d’œillets qu’elle avait cueillie le matin du jour où il était venu dans leur maison.
— N’est-ce pas que ces œillets sont splendides ? insista du même ton le jeune homme, inquiet de son silence.
Elle rougit, prise d’une crainte qu’il ne devinât ce qui se passait en elle.
— Oui, ils sont superbes… Cécile avait raison. Et comme ces fleurs ont l’air heureux ! Ce doit être bon de vivre sans penser, ni se souvenir, ni espérer…
Il hésita à relever ces paroles qui s’échappaient douloureuses de son âme même, car il connaissait sa réserve de sensitive. Il fallait qu’elle eût été bien profondément frappée pour se trahir ainsi. Qu’avait-elle ?… Qui l’avait blessée ?… Était-ce cet André Morère ?… Et une colère sourde secoua toutes les fibres de son être. Parce qu’il l’aimait, cette douce petite fille blonde qu’il avait vue enfant, il avait deviné le frêle roman ébauché dans son âme de vierge, sans qu’elle en eût conscience, parce qu’à l’heure où naissait en elle la confuse intuition de l’amour, un homme s’était trouvé sur son chemin, lui parlant le seul langage qu’elle pût encore comprendre…
Et une pitié tendre le domina pour cette enfant qui se tenait triste auprès de lui, les yeux perdus vers la radieuse floraison. Alors, délicatement, cherchant à lui faire un peu de bien, il reprit d’un ton de badinage, afin qu’elle ne pénétrât pas son intention :
— Enviez-vous à ce point les fleurs ? Que savez-vous si elles n’ont pas, elles aussi, une âme, une âme très délicate et très sensible, qui leur donne la puissance de souffrir tout comme nous autres humains ? Hier, j’étais là quand les jardiniers ont apporté toutes celles-ci. C’était au moment où éclatait l’orage. La pluie ruisselait sur elles et les courbait comme pour les briser. Peut-être croyaient-elles, les pauvres petites, qu’elles ne résisteraient pas à cette rude tempête… Voyez-les aujourd’hui… Vous-même leur trouvez l’air riant… Les mauvais jours sont passés !