Maman me trouve encore trop jeune pour aller dans le monde, trop enfant…
Tout cela, parce que j’ai le malheur d’être petite : ce n’est pourtant pas ma faute !
Et encore, je ne suis pas si petite qu’on veut bien le dire, surtout quand je ne me trouve pas à côté de maman, qui est très grande, avec une vraie taille de reine…, une reine qui aurait une jolie taille !
… Je viens de m’interrompre pour me regarder dans la glace. Certainement, j’ai grandi depuis six mois ; j’arrive maintenant en haut de la statue de Notre-Dame des Victoires qui est sur ma cheminée… et sur un piédestal !…
Et puis, j’ai remarqué en même temps — je puis bien le mettre dans mon journal, puisque personne ne le verra, — que je deviens très jolie.
Autrefois, j’étais trop mince ; mais maintenant, ma taille s’est arrondie…, pas trop ! juste assez pour être très bien. Autrefois aussi, mes yeux noirs semblaient trop grands pour ma figure, comme si le bon Dieu s’était trompé en me les mettant ; aujourd’hui, ils sont tout à fait comme il faut, et ils paraissent toujours si noirs et si brillants, à côté de mes joues roses !
Cet été, il est venu à la Christinière un vieux monsieur très aimable et d’une extrême politesse, de cette vieille politesse française qui disparaît de plus en plus, assure grand’mère.
Je l’ai entendu dire un jour à maman que Diderot semblait m’avoir devinée, quand il écrivait d’une dame du dix-huitième siècle : « Son teint fait penser à une feuille de rose tombée dans une jatte de lait ! » J’ai trouvé la comparaison très jolie et je me la suis rappelée ;… et puis, aussi, j’étais flattée du compliment !
Il y a une chose, par exemple, que j’ai toujours beaucoup aimée dans ma personne, même quand je me trouvais laide : je veux parler de mes cheveux… Ils sont si charmants ! blonds, d’un blond lumineux comme si des rayons de soleil dansaient sans cesse à travers, floconneux, légers, frisants ! En ce moment, je les relève très haut, « à l’empire », et ils me font un petit chignon délicieux : on dirait une mousse dorée !…
Mais il me semble que je viens de faire là le portrait de mon « moi » extérieur…