La même amertume qui flottait sur sa jeune bouche, vibrait dans sa voix avec une intensité douloureuse.
— Oui, qui vous aiment, croyez-moi. J’en suis certaine. Mais vous savez bien que tous n’aiment pas de même…
— Leur manière n’est pas de celles qui peuvent rendre heureuse, fit-elle d’une voix brève. Moi, du moins ! Être aimée pêle-mêle avec des chiffons, des visites, des comédies, des soirées, des chevaux et le reste ! ça ne me suffit pas !… Probablement parce que j’ai le caractère mal fait… Ah ! personne ne doit souhaiter d’être jamais aimé par moi… Car de ceux qui m’auront pris le cœur, je serai, je le sens, follement jalouse… Je les voudrai pour moi seule, m’aimant par-dessus tout, exclusivement… Comme j’aimerai enfin, moi ! Vous me trouvez bien exigeante, n’est-ce pas ? et sans doute aussi, comme grand’mère, ridiculement sentimentale… Je me demande vraiment comment je peux l’être ainsi, ayant des parents aussi… sages !… Nous devons paraître une singulière famille à ceux qui nous observent ! Vous n’avez pas dû voir souvent, j’imagine, une grand’mère, un père et une enfant aussi étrangers les uns aux autres ! Moi, je commence seulement à être bien habituée à cette situation !… On est si lâche quand on est jeune, quand on possède encore un tas d’illusions, quand on se figure naïvement que c’est une chose toute naturelle de recevoir la tendresse qu’on est prête à donner… Des sottises ! enfin !…
Elle avait parlé d’un seul jet, les sourcils froncés avec une sorte de violence passionnée dans l’ironie de son accent, et Ghislaine n’avait pas essayé de l’interrompre ni de la contredire, trop heureuse de voir s’entr’ouvrir un peu cette jeune âme fermée, à qui elle souhaitait tant faire du bien. Avec une douceur tendre, elle dit :
— Ma pauvre petite Josette, si vous voulez être heureuse, il faut, comme vous le savez bien, donner beaucoup, ne demander que très peu ou même rien en échange… Et puis, accepter toujours que les autres ne soient pas semblables à vous.
Josette avait levé vers Ghislaine des yeux où palpitait son âme ardente.
— Vous parlez… sincèrement ?… Non pour me tromper par de beaux conseils auxquels vous ne croyez pas ?…
— Je vous répète, Josette, ce que la vie elle-même m’a appris…
— Alors s’il faut une pareille sagesse pour être heureuse, je ne le serai jamais… Je suis incapable de tant de générosité, de vertu, je vous l’ai dit déjà !… Ne me regardez pas ainsi, avec des yeux qui me blâment… A vous, moins qu’à personne pourtant, je ne voudrais mentir, me montrer autre que je ne suis !…
Elle s’arrêta, puis, changeant brusquement de ton, elle finit :