Elle riait, joyeuse et amusée, sans écouter Ghislaine qui voulait lui imposer silence et l’emmenait vers le petit salon. Il était déjà plein de monde, et la lumière des lampes y ruisselait sur les robes claires des femmes en toilette du soir, peu nombreuses d’ailleurs, l’élément masculin dominant de beaucoup.
En entrant, Ghislaine, tout de suite, aperçut devant elle Marc qui causait, debout près de la cheminée, avec M. de Moraines ; et, tout de suite aussi, elle eut l’intuition que les deux hommes la voyaient entrer et que, comme Josette, ils lui trouvaient, ce soir-là, une séduction nouvelle. Instinctivement, elle eut un regard qui l’enveloppait toute, vers une glace où elle s’apparut très blonde dans l’harmonieuse élégance de sa robe noire, une flamme inaccoutumée dans les yeux, sa pâleur avivée d’une lueur rose… Et la fugitive illusion l’effleura que, pour un instant, en elle, avait ressuscité la Ghislaine d’autrefois, la Ghislaine qu’elle était dix ans plus tôt.
— Comme vous vous plaisez à vous faire invisible ! Je commençais à croire que vous aviez déserté Jouventeuil, dit Marc, qui s’était approché pour la saluer.
Il la regardait avec un plaisir si évident de la retrouver qu’elle tressaillit un peu.
— Savez-vous que voici bien des semaines que vos amis ne vous ont pas même entrevue ! et comme je suis parmi les plus exigeants, cela m’a semblé très long… J’ai béni Moraines quand son invitation m’est arrivée…
Elle sourit. La douceur de cette franche sympathie la pénétrait en son âme même. Jamais, autrefois, dans sa vie indépendante, elle n’avait senti ainsi qu’il est bon de voir sa présence désirée ; et, dans la secrète intimité de sa pensée, résonnèrent obscurément, très lointaines, les paroles de M. de Moraines, ce même jour : « Quelqu’un viendra qui vous donnera la vie pour laquelle vous êtes faite ! » Elle secoua la tête, irritée contre elle-même parce qu’elle se souvenait encore de ces mots qui n’étaient qu’une phrase vaine. Avec son expérience de femme, allait-elle donc rêvasser comme une naïve petite pensionnaire ?…
La voix de Marc monta vers elle, l’arrachant à sa décevante sagesse :
— J’ai peur d’être terriblement indiscret, mais ne puis-je vous demander à quoi vous pensez, si sérieuse tout à coup ?
— Je pense, fit-elle lentement, qu’il est très bon de se sentir des amis, de vrais amis…
— Après avoir été indiscret, je vais peut-être me montrer très ambitieux, mais je voudrais vous entendre dire que vous me faites l’honneur de me tenir pour l’un des rares amis dont vous parlez…