La Bancale est assise n’importe où. Ce n’est pas un dîner à cérémonies, Dieu merci ! Elle mange à peine. Les autres avalent. Personne ne parle encore : le bouillon, chaud, brûle les langues. Tout le monde écarte les coudes. Elle n’a pas beaucoup de place. D’habitude, ils boivent de l’eau. Mais aujourd’hui, c’est fête. Le vin fortifie, colore la vie.

Les plats se succèdent ; on ne change ni de fourchettes, ni d’assiettes. Panainnin se sert de son couteau à multiples lames, toutes, à force d’avoir été frottées sur la meule, usées par le milieu, pareilles à de petites serpes.

On parle beaucoup. Seule, elle reste taciturne. Quatre litres vides sont debout au pied du lit ; le pain de cinq livres, tout rond tout-à-l’heure, n’est plus qu’une demi-lune.

La lune apparaît. Elle regarde, anxieuse, l’horizon opposé en se demandant si elle y arrivera jamais. D’avance, elle est fatiguée du chemin qu’il lui faudra faire une fois de plus dans un ciel trop familier. Ces paysages, ces maisons, ces églises, elle les connaît trop. Pourtant, ce soir, elle observe avec intérêt la maison des Panainnin : il y a du nouveau. Et voici qu’un de ses rayons, par la porte, glisse sur les carreaux, monte le long de la nappe, et, sans avoir l’air de rien, s’arrête sur la table comme pour demander sa part.

Au bout d’une phrase courte, Panainnin pose son poing fermé d’où le couteau monte tout droit, pareil, avec sa lame usée, à un point d’interrogation.

De temps en temps, des mots se dressent, verts de sève, comme ces arbres au tronc marqué qu’on laisse debout dans les bois, et qui défient la cognée des bûcherons.

— Ce n’est pas pour lui reprocher ce qu’elle mange, mais, ma foi, il serait grand temps qu’Augustine trouve une place !

— Je n’avais pas six ans, dit Panainnin, que j’aidais déjà mon père à scier notre bois.

— A quoi que ça sert, leur instruction ? demande Boussard. A lire des journaux de Paris ! Un tas de menteries qu’on y raconte !… Vaut mieux passer son temps, le soir, à écosser des haricots.

— Marguerite ? Pour sûr, dit la Boussard en regardant Augustine, qu’on n’en fera pas une demoiselle. Maintenant que voilà sa première communion faite, elle va travailler avec nous. C’est pas déshonorant de cultiver la terre, pourvu qu’on y trouve sa vie.