— Est-ce que je sais, moi ? disait la mère Panainnin. Il y a du si brave monde sur terre !

Février, en même temps qu’il agita les grelots de son Carnaval, — un pauvre mardi-gras de petite ville où quelques gamins masqués s’efforcent, en pure perte, de semer par les rues la gaîté ou l’effroi, — mit en branle la cloche de l’église pour appeler, aux premières prières du carême, les âmes pieuses. Et ce fut, chaque soir, une procession de vieilles femmes aux mantes noires. Elles faisaient craquer, sous leurs galoches, la neige durcie ; parfois, manquant de glisser, elles se retenaient au bras l’une de l’autre, en poussant de petits cris. De grandes filles profitaient, chaque Vendredi, du chemin de la croix, pour s’en aller le soir, dans l’ombre, du côté de l’église où les attendaient leurs amoureux. Elles partaient, emmitoufflées. Pour faire acte de présence, elles allaient s’agenouiller au fond de la nef obscure. Tout le temps que durait la cérémonie, elles pouffaient de rire. Elles étaient dehors avant que ce ne fût fini. La Bancale n’avait ni amoureux, ni amie. D’ailleurs, elle ne tenait pas à sortir. Après la soupe, elle se couchait. Pour s’endormir plus vite, elle se tournait du côté du mur. Elle se faisait petite dans le grand lit où elle avait toutes ses aises depuis le départ d’Augustine. Panainnin ronflait. Toute seule sur la cheminée, la bougie attendait, comme quelqu’un qui s’ennuie, cligne des yeux et voudrait bien dormir aussi, que la mère Panainnin rentrât.

Dans la vie aussi, elle se faisait petite, pour que le Destin passât à côté d’elle sans la voir. Elle avait ses habitudes, ses manies d’enfant de douze ans qu’elle retrouvait, chaque matin, au saut du lit. Elle ne s’estimait plus malheureuse, maintenant. On n’avait pas le temps de la battre.

C’était entendu depuis des mois : le Lundi de Pâques, avec sa mère, elle alla chez les Boussard. Elles partirent de bon matin. Elle n’aurait pas demandé mieux que de partir encore plus tôt, tellement elle avait attendu ce jour. Le ciel, d’un bleu infini, comme récemment lavé, s’étalait au-dessus des tilleuls déjà verts, des toits de tuiles rouges, et s’accordait avec la cime des bois qui limitent l’horizon. Elle éprouvait une grande joie à respirer le parfum des violettes, à écouter courir dans les fossés l’eau des ruisseaux. Mais elle eut bien du mal à ne pas rester en chemin. Elle traînait la jambe. Son ombre s’inclinait en de successifs petits saluts. La mère Panainnin avait son panier au bras. Ce fut une belle journée. La matinée passa vite. Elle n’avait jamais vu le village, qui lui parut bien petit, beaucoup plus petit que la petite ville. Il n’y avait même pas de grand’rue. L’après-midi, elle eut un peu mal à la tête. Marguerite lui faisait tout voir ; elle disait :

— C’est notre maison. Elle est à nous.

Elle était déjà sage, pratique comme une vieille paysanne. Elle savait ce que, bon an, mal an, le champ rapportait de boisseaux de blé, ce que coûtaient à nourrir les vaches et l’âne. Elle savait aussi que, plus tard, elle vivrait dans ce village, chez elle, qu’elle travaillerait pour son compte. Elle disait à la Bancale :

— Moi, je n’aurai jamais besoin de me placer chez les autres.

III

Elle alla, comme on dit, de place en place.

Elle fut la servante de tout le monde, pour très peu d’argent, autant dire pour rien, pour ses repas de midi et du soir. Pourtant, à la maison, elle se contentait de quelques cuillerées de soupe, et d’un morceau de fromage sec sur du pain dur. Elle n’était pas de ces petites filles gourmandes qui ont toujours besoin de confitures, de gâteaux, qui vont jusqu’à boire du vin. Mais elle ne se sentait pas beaucoup de forces, et la ville lui faisait peur. La ville, pour elle, était peuplée de gens riches, de « maîtres », commerçants ou bourgeois, qui n’ont été mis au monde que pour faire travailler les autres, les pauvres. Ils sont durs. Ils savent tout. Il ne faut pas essayer de leur en conter.