Elle aurait pu dire à ses parents :

— Laissez-moi rester ici. Je ne tiens pas beaucoup de place. Depuis qu’Augustine est partie, la maison est bien assez grande pour nous trois.

On ne sait pas s’ils l’auraient écoutée, mais elle ne songeait même point à le leur dire. Il fallait qu’elle travaillât. Il eût fait beau voir qu’une gamine pareille restât à la maison ! Tout le monde en aurait parlé. On aurait dit :

— Eh bien, pour le coup, les Panainnin ne se mouchent plus du pied ! Voilà qu’ils gardent leur Bancale chez eux, à ne rien faire !

On les aurait montrés du doigt. Dans les trois lavoirs, on en aurait fait des gorges chaudes. Et la Lécrevisse aurait apostrophé la mère Panainnin :

— Et ta Bancale, est-ce que tu ne vas pas aussi lui faire apprendre le piano ?

Les Panainnin avaient leur dignité : la Bancale travaillerait.

Elle apprit à connaître les bourgeois, leurs femmes surtout, ou, pour mieux parler, les dames. Il ne lui venait même pas à l’idée qu’elles aussi, autrefois, avaient pu être de petites filles, tant leurs gants, leurs chapeaux, leurs voilettes, lui en imposaient. Pourtant, elles étaient allées, comme elle, à l’école chez les sœurs. Mais les sœurs avaient, pour les filles des bourgeois, des attentions spéciales. Elles dirigeaient, en plus des deux classes pour les filles pauvres et de l’école maternelle, le pensionnat. C’est du pensionnat que sortent toutes les vertus, toutes les intelligences. Elle en avait connu, elle en connaissait encore, des demoiselles du pensionnat. Car ce n’étaient pas des petites filles : c’étaient des demoiselles, s’il vous plaît, qui apprenaient beaucoup plus, beaucoup mieux que les filles du peuple. Et puis, leurs manières distinguées les mettaient à l’abri du contact des garçons qui courent les rues. Elles avaient des bottines, des tabliers exprès pour les heures de classe. Surtout, elles apprenaient le piano. La musique est ce qu’il y a de plus difficile au monde. N’importe qui peut lire le feuilleton du Petit Journal, mais tout le monde ne peut pas jouer une polka. Il n’y a que les demoiselles. Et les demoiselles se mariaient pour devenir des dames ; et les pauvres filles se mariaient pour devenir des femmes. On disait :

— Madame Geffroy, la pharmacienne ? Mais vous ne la connaissez donc pas ? C’est une demoiselle Renault.

Et de la mère Panainnin :