— C’est une fille Bourg.

Elles étaient toutes riches. On citait Madame Morizot dont le mari, clerc de notaire, gagnait des cent cinquante francs par mois. Cependant, elles allaient en personne au marché, elles ne se gênaient pas pour marchander indéfiniment avec les femmes qui, des villages d’alentour, apportaient du beurre et de la crème qu’elles avaient eu bien du mal à réussir. Toutes les idées d’économie leur étaient familières, leur étaient communes. Il y avait entre elles une sorte d’émulation à tout payer le moins cher possible. Si l’une se vantait, à la fin du marché, d’avoir eu son beurre à vingt-deux sous la livre, les autres, qui l’avaient payé vingt-trois, même vingt-quatre sous, la regardaient avec admiration, avec jalousie. Elle les accompagnait. Elle portait le panier qui, à la fin, devenait bien lourd. Elle était heureuse quand « madame » marchandait, parce qu’elle pouvait le poser à terre, tout en veillant bien à ce que personne ne le renversât. Heureusement, le marché se tenait sur la place, au centre de la ville. Et les maisons bourgeoises ne seraient pas allées se compromettre dans ces quartiers que l’on appelle les faubourgs. Elles y auraient été dépaysées comme des dames à chapeaux au milieu de femmes à bonnets.

Il y en avait de sévères dont on ne voyait que la façade, comme un dur visage de pierre. Elles avaient beaucoup de fenêtres à chaque étage, et certaines avaient jusqu’à deux étages : c’est une belle hauteur dans le ciel pour une petite ville. Les ouvriers, les malheureux passaient devant elles avec respect, avec crainte. Seuls, quelques braillards comme Poitreau, qui avait rapporté du régiment des idées anarchistes, criaient que, le grand jour venu, elles appartiendraient à tout le monde, qu’elles deviendraient la propriété du peuple, et qu’ils ne se gêneraient pas pour coucher dans le lit de Madame Camille, la rentière, et de Madame Geffroy, la pharmacienne. D’ailleurs, en attendant, ils n’en saluaient pas moins bas Madame Camille et Madame Geffroy qui leur donnaient du travail. Mais les ouvriers, les malheureux se rendaient bien compte que, plus on a d’argent, plus on a besoin d’avoir ses aises. Dans ces hautes, dans ces spacieuses maisons, il y avait quelquefois jusqu’à trois habitants : Monsieur, Madame et la bonne. Les enfants étaient dans des collèges, dans des lycées. Chez les ouvriers, le grenier tenait lieu de premier étage, et l’on s’entassait un grand-père qui n’a plus que la force de se chauffer, un homme, une femme et trois ou quatre enfants, dans une pièce où il avait bien fallu, bon gré, mal gré, trouver la place de trois lits et d’un berceau.

Il y en avait de gaies qui, tout de suite, offraient aux regards de grands jardins plantés d’arbres, avec des pelouses si soignées que pas un brin d’herbe ne montait plus haut que les autres. Elles avaient des vérandahs, des tourelles à la pointe desquelles des girouettes tournaient au vent du jour et se reposaient lorsque le vent était fatigué.

Sévères ou gaies, elles étaient toutes, pour la Bancale, habitées par des maîtres. Les maîtres ne veulent pas d’un grain de poussière sur leurs meubles, d’une tache sur leurs parquets : c’est bien leur droit. Madame veut que, dans la cuisine, tout soit toujours luisant. Alors, la mère Panainnin se présentait, et disait :

— Madame Maugras, il paraît que vous avez besoin d’une petite bonne. Voici ma fille Marie-Louise, qui va sur ses treize ans. Je crois qu’elle ferait bien votre affaire.

Madame Maugras regardait Marie-Louise, qu’elle connaissait déjà pour être la fille des Panainnin. Mais elle la voyait aujourd’hui, pour la première fois, comme servante, et elle disait :

— Est-ce qu’elle est assez forte ? C’est qu’il y a beaucoup à faire, chez nous !

— Elle n’en a pas l’air, répondait la mère Panainnin. Mais ce n’est pas le travail qui lui fait peur, n’est-ce pas, Marie-Louise ?

Elle se donnait beaucoup de mal. Elle voulait dompter les cuivres, les parquets, les carreaux de faïence, les vitres, le dessus des meubles, mais elle n’arrivait pas à se multiplier. Ils étaient trop nombreux contre elle trop seule. Il fallait aussi tirer de l’eau dans les puits, et c’était une rude besogne pour une gamine comme elle. Ah ! L’eau n’était pas à portée de la main. Autrefois, les soldats de Gédéon n’avaient qu’à s’agenouiller pour en boire. Maintenant, ce n’est pas seulement le pain, c’est l’eau qu’il faut aussi gagner à la sueur de son front, à la sueur de tout son corps.