Sans doute, elle allait sur ses treize ans. Elle alla, ensuite, sur ses quatorze, sur ses quinze ans, mais sans joie, mais avec sa jambe d’infirme. Il semblait qu’elle ne pût grandir, qu’elle ne pût grossir. Elle ne gagnait pas un pouce, parce que le travail pesait sur elle comme un couvercle de plomb ; elle restait toujours aussi menue, parce qu’elle était trop fatiguée pour pouvoir manger. Elle fut tellement fatiguée qu’elle était obligée de se reposer à la maison, des huit, des quinze jours de suite. Mais la ville n’avait rien à dire, puisque les Panainnin se rendaient bien compte qu’elle ne pouvait pas vivre comme une demoiselle. Elle retrouvait les meubles qui, eux, gagnaient leur vie à se rendre utiles dans la maison, sans bouger de place. La table était bien rayée, bien entaillée de coups de couteaux, mais elle ne s’en plaignait point, parce que cela faisait partie de sa vie de table dans une maison de travailleurs qui ont la main lourde et qui n’ont pas le temps de prendre des précautions pour couper leur pain dur. L’armoire n’était pas élégante, mais elle était massive, solide. Elle gardait toujours ses portes closes. On sentait qu’elle avait conscience de renfermer, de protéger ce qu’il y avait de plus précieux dans la maison : le linge. La Bancale, parfois, enviait le sort de la table, de l’armoire. Elle ne se lassait pas de regarder sa maison, de s’y trouver bien. La vie, chez les ouvriers des petites villes, n’est pas compliquée. A Paris, le plus petit ménage a besoin d’une chambre et d’une cuisine. Ce sont des chambres où l’air fait tout son possible pour entrer par une fenêtre étroite, où l’on ne peut guère tenir plus de quatre autour de la table ronde, des cuisines où l’on mange d’habitude près de l’évier que l’on s’évertue à tenir constamment propre, sans odeur ; mais ce sont des logements ; mais quand on dit, à ceux des provinces :

— Nous avons à Paris un logement que nous payons trois cents francs par an !

Ils s’exclament :

— Pour ce prix-là, vous devez être rudement bien. Nous, ici, nous payons quatre-vingts francs, le jardin compris.

A Paris, le jardin n’est pas compris dans les trois cents francs.

Ici, l’on se contente d’une grande pièce, sans cloisons, sans alcôves, avec un ou deux placards seulement. On fait la cuisine dans la cheminée, l’été, sur un fourneau, quand on a pu s’en payer un ; l’hiver, on profite du feu. Le feu n’a pas été créé uniquement pour réchauffer les pieds transis, les mains gelées. On le pousse, on l’active. On le pique à coups de pincettes comme un bœuf à coups d’aiguillon. Et il se hâte ; il va et vient autour de la marmite où la soupe tarde bien à bouillir. On est chez soi. On ne fait pas de frais pour les voisins. On dit :

— Nous sommes toujours assez bien logés comme ça ! Ce n’est pas le Président de la République qui va nous faire une visite, n’est-ce pas ?

Elle connut aussi les commerçants. Presque tous se tenaient dans la grand’rue, la seule qui fût pavée. Les voitures, qui roulaient ailleurs sans bruit, n’y pouvaient passer qu’avec fracas ; mais les vitres des devantures avaient pris l’habitude de trembler, et, à la fin, elles n’y faisaient même plus attention ; elles tremblaient quelquefois sans qu’une voiture vînt à passer. On voyait, d’un bout à l’autre de la grand’rue, deux pharmaciens qui ne s’accordaient que pour mettre à leurs devantures de grands bocaux rouges, verts et bleus, des épiciers, des mercières, des boulangers, des bouchers, des marchands d’étoffes, jusqu’à des tailleurs qui n’avaient pas beaucoup de clients parce qu’ils faisaient payer leurs complets un peu trop cher, trente-cinq francs ; on voyait encore des menuisiers, un maréchal-ferrant chez qui toujours il y avait du feu avec des étincelles, et un sabotier qui ne connaissait point l’art de varier son étalage : il n’exposait que des sabots. Elle alla chez tous, suivant que ses maîtres se fournissaient chez l’un ou chez l’autre. Elle n’avait, quant à elle, de préférences pour aucun. Tous étaient solennels, imposants, et se retranchaient derrière leur dignité comme derrière un comptoir. Ils avaient, certes, besoin de leurs clients, mais on eût pu se dire qu’on avait beau leur payer leurs marchandises le prix qu’ils en demandaient : on leur était encore redevable. Ils n’avaient jamais l’air satisfait. Quand Madame Camus, l’épicière, se levait de sa chaise haute pour la servir, la Bancale était toujours tentée de lui dire :

— Madame Camus, ne vous dérangez donc pas, je vous en prie. Je commence à connaître votre magasin. Je me servirai bien toute seule : j’y suis habituée. Après, je vous apporterai l’argent sur le comptoir. Est-ce que ça ne vous fatiguera pas trop, de me rendre la monnaie ?

Quand elle était chez les bourgeois, c’est ainsi qu’elle allait chez les commerçants. Quand les bourgeois l’avaient remerciée, — c’est une façon de parler — elle servait chez les commerçants, les jours de presse. Et elle avait encore plus peur d’eux, parce qu’elle était, alors, tout-à-fait sous leur dépendance. Les jours de presse étaient, chaque semaine, le Dimanche avec sa grand’messe où l’on venait des villages, le Jeudi avec son marché, et, une fois par mois, le jour de la foire.