Le Jeudi et le Dimanche, il y avait affluence surtout dans les épiceries. Si l’on n’y vendait que des épices, il n’y aurait guère qu’à se croiser les bras. On n’a besoin, dans les villages, pour donner du goût à la soupe, ni de poivre, ni de gingembre. Une longue journée de travail, qui creuse l’estomac, suffit à l’assaisonner. Mais on a besoin de clous pour ferrer les sabots, — les sabots bien ferrés sont inusables, à moins qu’on ne les fende en deux, — de graines pour semer dans les jardins, de cordes, de couteaux, d’étrilles, de balais. Tout cela se trouve dans les épiceries. Elle allait de l’un à l’autre, essayant de se rendre utile, voulant à toute force gagner ses dix sous et son repas de midi. Elle disait :
— Attendez un peu, Madame. Ça ne sera pas long. On va vous servir tout de suite.
Les jours de neige, elle s’occupait avec un torchon et un balai. Elle essayait de tenir le moins de place possible.
Les jours de foire, la vie se concentrait, se tassait dans les auberges. Du matin au soir, elles étaient pleines, tant il venait de monde ici. Des gars de vingt-cinq ans se bousculaient pour se distraire, des hommes mûrs portaient dans leurs yeux le souci des récoltes et de leurs familles à nourrir. Des vieux s’appuyaient des deux mains, totalement, sur des bâtons lisses, luisants à force de servir : ils portaient sur leurs épaules l’inquiétude de se sentir à charge et de n’être plus bons à rien. Ils ne venaient aux foires que pour ne pas en perdre l’habitude : ils n’avaient rien à vendre, rien à acheter. Mais ils tournaient autour des bœufs en connaisseurs, simplement pour le plaisir. Les plus pauvres avaient de gros sabots jamais cirés, des pantalons qui, à force de s’élimer par le bas, ne leur venaient même plus à la cheville. D’autres, moins gênés, marchaient dans des souliers à lacets de cuir jaune. On distinguait entre tous trois ou quatre gros marchands de bœufs que tout le monde connaissait : ils faisaient sonner l’argent dans leurs poches. Leur blouse enlevée, ils apparaîtraient vêtus comme des bourgeois. On entendait des rires lourds, des plaisanteries grasses, des discussions surtout : les intérêts différents fonçaient les uns sur les autres, avec force et bruit, comme les bœufs énervés qui se donnaient, sur le champ de foire, des coups de cornes. Ils arrivaient dans les auberges, l’un après l’autre ou plusieurs à la fois, en fumant des cigarettes, des pipes. Ils crachaient sur le seuil, puis avaient l’air de se décider brusquement à entrer. Des cris se heurtaient aux plafonds bas, tandis que des poings frappaient sur les tables.
— Un litre et deux verres !
C’étaient deux gars qui avaient l’habitude de la bousculade des cantines, tandis que trois vieux, terrés dans un coin près de l’horloge, leurs bâtons entre les jambes, n’arrivaient pas à se faire servir. Elle n’était ni assez leste, ni assez avenante pour qu’on la fît circuler entre les tables. Elle aurait à coup sûr cassé des bouteilles. On l’employait, dans la cuisine, à rincer les verres, à laver les assiettes. N’étant guère habile, elle n’avait pas une minute à perdre. Autrefois, les jours de foire, elle allait se promener sur la place où toujours les mêmes baraques étaient installées. Elle reconnaissait les figures des marchands. Elle se disait :
— Certainement, s’ils reviennent ici, c’est qu’ils doivent bien y faire leurs affaires.
Et elle passait et repassait devant leurs étalages, en petite fille importante qui est d’ici même, et qui contribue, sans en avoir l’air, à l’accroissement de leurs fortunes. Il n’y avait même pas besoin qu’elle leur achetât quelque chose.
Il ne s’agissait plus, aujourd’hui, de désirer avoir un sou pour le donner aux marchands contre un bâton de guimauve. Il fallait gagner vingt sous pour toute une journée de fatigue, d’ahurissement, de tête qui tourne, vingt sous qu’elle rapportait, le soir, à la maison, en les serrant dans sa main, de crainte de les perdre. On ne sait jamais si une poche n’est pas percée. L’argent est si vite perdu ! Mais les journées de travail sont bien longues.
Une année, au milieu de l’été, Augustine arriva, un Dimanche matin. Elle n’avait pas écrit. On ne l’attendait pas. La diligence l’amena, s’il vous plaît, jusque devant la vieille maison des Panainnin qui n’était pas habituée à si grand honneur. Quelquefois, pour aller chercher jusqu’à l’extrémité du faubourg quelque voyageur, elle passait, mais ne s’arrêtait jamais devant leur maison. Elle se disait :