— A quoi bon ? C’est une maison de malheureux qui n’ont pas besoin de moi, qui ne peuvent pas voyager, faute d’argent.
Augustine avait l’air tout-à-fait d’une grande dame. Elle sentait bon. Pour traverser la cour rarement balayée, elle se retroussa en riant. On entendit le bruissement de son jupon rose. Cependant, le conducteur posait à terre une grande malle à clous dorés, — la vieille malle avait dû partir, toute seule, pour un bien long voyage ! — une valise en cuir souple, et des cartons à chapeaux. Tout cela donna à la mère Panainnin une haute idée d’Augustine, qu’elle embrassa quatre fois de suite, en répétant :
— Mais ce n’est pas toi ! C’est pas possible que ça soit toi ! Ma foi, les grandes dames d’ici ne sont pas aussi bien mises que toi, Dieu me pardonne ! Et pour combien de temps que t’es venue ?
Du seuil, la Bancale regardait sa grande sœur. Elle vint à elle, et lui dit en l’embrassant aussi :
— C’est que tu es rudement belle, tu sais !
Augustine parlait en grasseyant. Cela lui donnait un air distingué, un air de Parisienne.
Elle était venue avec de l’argent. Ce furent huit jours de fête, pendant lesquels la mère Panainnin se reposa, pour la première fois peut-être de sa vie. Elle était gourmande à sa façon. Elle s’occupait moins de la qualité que de la quantité de ce qu’elle mangeait et buvait. Elle aimait mieux un litre de vin à huit sous qu’une demi-bouteille de Bourgogne. Le meilleur repas était celui de midi. Elle avait cuisiné quelque plat solide. Le premier litre s’était, tout-à-coup, trouvé vide, mais d’autres étaient là, qui n’attendaient que leur tour. Après le café, après l’ample goutte de marc, elle s’attardait, les coudes sur la table, écoutant parler Augustine. Elle oubliait sa vie de laveuse de lessives. Elle regardait l’avenir avec certitude, avec force, comme pour le défier. Augustine était riche. Augustine avait bon cœur, et ne laisserait point ses vieux parents mourir à l’hospice quand ils ne pourraient plus travailler. Il y eut quelques après-midi où, les joues rouges comme le soir de la première communion, elle dut s’appuyer la tête sur le lit pour dormir. Mais, le soir, Panainnin était là. Lui, l’arrivée d’Augustine n’avait point modifié sa vie. Il ne se sentait à l’aise qu’au milieu des bois. Il ne rentrait, en été, que très tard, pour manger la soupe, fumer une courte pipe en prenant le frais, et se coucher. Les bavardages, les rires d’Augustine ne le touchaient point. Il la laissait dire. Ce fut tout juste s’il remarqua que, sur la table, le litre de vin avait pris la place du pot d’eau.
Elle sortit quelquefois avec la Bancale. Elles allaient voir des amies d’enfance, un peu plus âgées qu’elle, les unes déjà mariées avec de pauvres ouvriers, les autres femmes de petits commerçants pas assez riches pour vivre dans la grand’rue : celle-ci était mercière, celle-là aubergiste. Entendant ouvrir la porte, elles arrivaient du fond de la pièce attenante à la boutique. Elles souriaient déjà, se disant :
— Enfin, voici de la clientèle !
et se préparaient à demander :