— Mais la mère Panainnin, elle, ça lui est bien égal. Elle n’y voit pas plus loin que le bout de son nez !

La Bancale n’en cherchait pas si long. Elle était heureuse de la présence de sa sœur. Partout où elles allaient ensemble, on lui offrait une chaise, à elle comme à Augustine. Elle n’était pas habituée à tant de prévenances. Elle n’osait pas s’asseoir. Il fallait qu’on lui dît :

— Allons, Marie-Louise ! Tu peux bien t’asseoir aussi !

Pour elle, Augustine résumait toutes les élégances. Augustine était belle, sentait bon, entre toutes les jeunes filles. Mais aussi elle était grande, svelte ; mais elle appuyait sa jeunesse sur deux jambes dont aucune ne tremblait. Qu’Augustine fût ainsi, la Bancale trouvait cela tout naturel. Pourtant, lorsque des jeunes gens, des hommes mûrs, les abordaient dans les rues avec des yeux luisants qui ne regardaient, ne dévisageaient qu’Augustine, elle rougissait malgré elle. Elle eût voulu se jeter sur eux, les mordre, les chasser.

On a eu beau dire, par vantardise :

— Il n’y a encore rien de tel que la vie de Paris !

On a eu beau médire de la petite ville où les gens se couchent de bonne heure, en même temps que les poules. Il y a toujours, — que l’on soit une petite fille ou une jeune femme, — le déchirement du départ. On a, tout le temps de son séjour, renoué d’anciennes relations ; au coin de toutes les ruelles, des groupes de souvenirs se sont dressés soudain. Des milliers d’heures mortes ont fait signe. A Paris, on est trop loin d’eux. Ils ont beau, de temps en temps, agiter les bras : ce sont des gestes vagues, qui se confondent dans la brume. Mais, le matin des départs, tous sont là réunis, autour de la diligence, parce que c’est peut-être la dernière fois qu’ils nous verront.

Cette fois, il n’y a pas que la Bancale qui pleure. La mère Panainnin a tiré son mouchoir.

Il n’y a pas jusqu’au père Panainnin, qui, — c’est bien extraordinaire, pourtant ! — ne se sente envahi par une émotion qu’il ne connaît pas. Qu’est-ce qu’il y a donc, dans l’air, ce matin ?

IV