C’est vrai, que les visites du médecin et les médicaments coûtent cher, mais on l’aurait soigné quand même.

V

Deux femmes n’ont pas besoin, pour elles seules, d’une maison tout entière. Elles n’ont que faire de la cour, de la cave, du grenier, qui sont le domaine de l’homme. C’est dans la cour que l’on scie le bois lorsqu’il fait beau, que l’on étend, sur une toile de bâche, les haricots pour qu’ils sèchent au soleil, que l’on construit, avec de vieilles planches, une cabane dont on recouvre le toit avec des morceaux de fer blanc rouillé pour que la pluie ne tombe pas trop sur les poules. C’est dans la cave que les outils, chaque nuit, et souvent une saison entière, se reposent dans le coin qui leur est réservé près de la porte, entre la lucarne à toiles d’araignées et le grand coffre à charbon de bois, dans la cave que se suivent les casiers à qui l’on distribue, comme à des personnes, les légumes, au premier les pommes de terre, au deuxième les carottes, et les choux au troisième, dans la cave qu’il y a bien assez de place pour un tonneau de vin ; la place est ici, mais souvent c’est le tonneau qui ne vient pas. C’est dans le grenier que l’on empile les fagots, que l’on entasse le bois, que l’on a toujours en réserve quelques bottes de paille, que l’on remise, pêle-mêle, tout ce qui ne peut plus servir, de vieux berceaux par exemple. La cour, la cave, le grenier font partie de la maison qu’ils complètent, qu’ils agrandissent. Ils en font un grand royaume à part des autres où l’homme est le maître. Lui parti, c’est comme si la maison se disloquait. La cour, la cave, le grenier sont inutiles, sont de trop. Une chambre suffit.

La chambre, d’abord, leur parut bien petite. Elle avait une porte pleine, et une étroite fenêtre carrée qui donnait sur une cour où l’on voyait deux toits à lapins couverts de tuiles, comme de véritables maisons. C’était une cour commune, que nulle barrière ne séparait du chemin, une cour où toutes les poules du quartier se donnaient rendez-vous, en été, pour dormir tranquillement à l’ombre, dans la poussière.

Elles avaient vendu quelques meubles qui n’auraient pu tenir ici, un lit, la grande table, des chaises. Elles avaient entassé, dans un réduit sombre, humide, qui dépendait de la chambre, ce qu’il leur restait de bois, de légumes. Quand la provision serait épuisée, elles en achèteraient au détail, à mesure, suivant leurs besoins. Le vieux berceau était trop usé pour que l’on pût penser le revendre. Il avait servi pour les cinq filles : il avait accompli sa destinée. Il n’était plus bon à rien, et il ne fallut pas beaucoup de temps pour le brûler. Dans la maison, les meubles avaient toutes leurs aises. Ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, se promener pendant qu’il n’y avait personne, sans se bousculer, et revenir chacun à sa place au premier tour de clef dans la vieille serrure qui faisait beaucoup de bruit ; mais dans cette chambre, ils étaient presque les uns sur les autres. L’armoire touchait d’un côté le lit, de l’autre l’arche à pain où l’on range aussi la vaisselle. La misère et la mort avaient passé sur eux comme sur leurs maîtres. Et ils se tenaient là, immobiles, dans la demi-lumière qui pénétrait par la petite fenêtre, pensifs, comme se demandant ce qui pourrait bien encore leur arriver.

Elles restèrent là, quelques jours, immobiles et pensives, devant leurs meubles. Leur vie avait été retournée, comme la terre d’un champ par le soc d’une charrue. Les journées ne ressemblaient plus à celles d’auparavant. On eût dit que les heures en étaient mêlées, embrouillées, jetées pêle-mêle les unes sur les autres. Il n’était plus question du repas du soir. Le vieux n’allumait plus le feu le matin ; on ne l’entendait plus aller et venir. On ne l’entendait plus partir. Autrefois, il avait beau ne pas être avec elles de toute la journée, il rentrait à la tombée de la nuit. Mais il s’était enfoncé dans la nuit, dans la mort, dans des pays tout noirs où l’on ne voit pas assez clair pour revenir sur ses pas. Jamais la mère Panainnin ne s’était inquiétée de savoir si elle aimait son homme. Ils s’étaient mariés, avaient eu des enfants, parce que cela arrive à tout le monde, et qu’il n’y avait pas de raisons pour qu’ils ne fissent pas comme les autres. Ils s’étaient disputés quelquefois. Mais, par exemple, jamais ils ne s’étaient battus. Et voici que, lui disparu, elle n’arrêtait pas de pleurer. Marie-Louise non plus. Elles avaient les yeux tout rouges. Elles ne vivaient plus que pour la mort. Elles allaient, chaque après-midi, lui faire une visite au cimetière, puisque, lui, ne pouvait pas se déranger. Il ne fallait pas penser lui porter de fleurs en cette saison. La terre de la tombe était dure, gelée. Elles s’agenouillaient machinalement. Elles cherchaient, au fond de leur mémoire, des formules de prières. Elles en retrouvaient des bribes qu’elles ajustaient, qu’elles ajoutaient les unes aux autres un peu au hasard. Puis, le laissant là, elles regagnaient leur chambre. Nul doute que, s’il avait pu les suivre, il ne se fût dit : Mais elles se trompent de chemin !

Car elles avaient aussi changé de quartier. Ce n’est pas dans toutes les rues d’une petite ville que l’on peut trouver une chambre à louer. Certes, les maisons inhabitées ne manquent pas. Il y en a même, dont personne ne s’occupe, qui se lézardent, qui vont tomber en ruines. Mais le loyer en était trop cher, allant de quatre-vingts à cent francs, tandis que, dans le chemin qui monte à l’église, elles avaient trouvé cette chambre qu’elles paieraient cinquante francs par an. C’était déjà une grosse somme. Dans leur nouveau quartier, elles furent aussi, tout d’abord, dépaysées. Les habitudes ne sont pas les mêmes aux Teureaux que route d’Avallon, que dans le quartier de l’église. C’est une pompe au lieu d’un puits qui occupe le milieu d’une espèce de place plantée d’herbe à côté des promenades plantées de tilleuls ; c’est la boutique d’un menuisier au lieu de l’atelier d’un forgeron ; c’est le sacristain qui, trois fois par jour, va sonner l’angelus du matin, de midi et du soir ; ce sont les dévotes qui montent, en groupes, presque chaque soir, à l’église, et qui ne font pas beaucoup de bruit ; c’est tout le monde qui passe, chaque Dimanche, pour aller à la grand’messe. Elles étaient là, elles vivaient dans le rayonnement de l’église. Jamais elles n’avaient su au juste ce que l’on y faisait, ni à quelles heures exactement on s’y rendait. Elles en vivaient autrefois à un bon kilomètre ; elles n’en étaient plus, maintenant, qu’à cent pas. On aurait pu croire que la douleur les avait rapprochées de Dieu. Mais non. Elles n’y pensaient pas. Elles n’avaient pas besoin de Lui pour chercher, pour trouver leur raison d’être.

Mais on ne peut passer sa vie à pleurer. Il vient une nuit où l’on est si fatigué que le sommeil fond sur vous comme la mort. Et l’on est tout étonné de se réveiller, le lendemain, les yeux secs. On se le reproche. On aurait dû pleurer même en dormant. N’importe. Il faudra, maintenant, que les larmes recherchent leur chemin.

Elles avaient arrangé déjà leur vie. La mère Panainnin avait dit à la Bancale :

— Ma pauvre fille, il ne me reste plus que toi. C’est encore toi la meilleure de toutes. Moi, voici que j’ai plus de soixante-cinq ans, mais je ne suis pas malade. Je suis encore solide. C’est heureux. Et je ne peux pas m’arrêter de travailler. Je m’ennuierais à ne rien faire. Toi, tu vas rester ici, à t’occuper du linge, du ménage. Tu te feras ta cuisine. De temps en temps, tu viendras me donner un coup de main au lavoir, mais il ne faut plus que tu travailles chez les autres. Oh ! Tu ne dirais rien ! Mais ce n’est pas de ta faute si tu n’es pas forte. Tu t’es assez fatiguée avant la mort de ton père.