La Bancale l’avait embrassée en disant :

— Mais non ! Je ne suis pas fatiguée, je t’assure. Je veux travailler, moi aussi.

Les trente sous que gagnait, chaque jour de la semaine la mère Panainnin arrivaient à faire trente-neuf francs par mois, lorsqu’il n’y avait pas de chômage, et à la condition qu’elle ne fût point malade. Comme elle était nourrie à midi et le soir, c’était plus qu’il n’en fallait à deux femmes qui n’ont pas de frais de toilette et ne sortent jamais qu’en sabots. De plus, il y avait, dans l’armoire, à peu près cent cinquante francs en pièces d’or, qui représentaient les économies de toute une vie de travail, à deux, dans une petite ville. Il y a des retraités qui font du découpage, d’autres de la photographie. D’anciens receveurs des contributions indirectes s’installent, avec chevalet et pinceaux, devant des paysages. Ceux-ci vont pêcher. Ceux-là restent dans leurs jardins à cultiver des fleurs dont les noms et les aspects étranges les ravissent. Tous, apathiques et dignes, se prélassent, la cinquantaine sonnée, dans les petites villes où l’on a, pour eux, de l’estime, de l’admiration. Et les vieux et les vieilles misérables, qui ne voient pas profond dans la vie, les saluent, ne songeant même pas que l’argent donné à ces inutiles devrait leur revenir, ou, mieux, rester dans leurs poches à eux dont la mort seule peut arrêter l’effort des bras.

Ce furent des mois de vie tranquille pour la Bancale. On la considérait avec sympathie, avec pitié, parce qu’elle venait de perdre son père. Des femmes l’arrêtaient dans la rue et lui demandaient :

— Eh bien, Marie-Louise, est-ce que ça commence à aller mieux ? Est-ce que tu te consoles un peu ?

Elle était bien heureuse que l’on ne fît attention à elle que pour la plaindre. Quand elle allait chez les commerçants, ils la servaient tout de suite ; certains, même, lui mettaient un peu plus que le poids. Elle s’en apercevait bien, mais elle était si confuse qu’elle ne trouvait point d’assez belles paroles pour les remercier. La vie était vraiment douce, comme après les orages où l’on a eu peur. L’eau coule sur le gravier. Des brins d’herbe bruissent. S’il reste des nuages dans le ciel, ils ne sont plus dangereux.

Elle se tenait dans la chambre et s’habituait à elle. Elle ne la peuplait pas de ses rêves de jeune fille. Pourtant, celles de son âge commençaient, comme disent les vénérables mères de famille, à lever le nez dans les rues. On en voyait, des couturières surtout, qui s’en allaient, par groupes de deux, trois et quatre, les yeux en éveil, et la bouche ouverte pour le rire. Elles fréquentaient les bals dans les auberges, l’hiver, et, l’été, dansaient sur les parquets, les jours de fêtes publiques. Elles n’avaient peur de rien, de personne. Elles allaient jusqu’à lire les feuilletons du Petit Journal, où l’on parle beaucoup d’amour. Elles répondaient hardiment aux garçons qui les interpellaient, qui les suivaient. Elles portaient des bottines, et des chapeaux. Elle ne leur ressemblait pas. A seize ans, elle était la même encore qu’autrefois. Elle ne s’arrêtait pas à flâner dans les rues. Et puis, elle avait eu beau perdre son père : les garçons ne faisaient pas attention à elle. Ils s’abstenaient seulement de se moquer d’elle, en imitant sa démarche et criant :

— Cinq et trois font huit !

Les premiers Dimanches, comme c’en est l’habitude lorsque quelqu’un de la famille est mort, elles allèrent ensemble à la grand’messe. L’église n’avait plus le même aspect que le jour de l’enterrement : elle était moins triste. Elle n’était pas non plus la même que le Jeudi de la première communion : elle était moins étincelante de lumières. C’était une église de Dimanches ordinaires. L’après-midi, elles sortaient vêtues de noir, ou bien, elles restaient au coin du feu. La Bancale était heureuse. La mère Panainnin commençait à trouver les heures longues : les Dimanches devaient avoir vraiment plus de vingt-quatre heures. Pourtant, dans les lavoirs, on ne la reconnaissait plus. Elle qui avait toujours le mot pour rire, qui racontait des histoires à n’en plus finir, elle ne disait plus rien. Elle qui n’avait pas sa pareille pour vider son verre chez les bourgeois, qui ne se gênait pas pour réclamer la goutte quand le travail avait été dur ou qu’il faisait froid, elle ne buvait presque plus que de l’eau. Les premiers jours, certainement, cela parut tout naturel. Mais, quand la Lécrevisse vit que cela continuait, elle lui dit, devant tout le monde :

— Eh bien, Mélie, tu t’es donc acheté une conduite ?