Car ce n’était un secret pour personne qu’elle était portée sur la bouche. On disait même : sur la gueule. Autrefois, elle avait toujours, dans l’armoire, un sac de café et une bouteille de goutte. La Lécrevisse en savait quelque chose. Que d’après-midi de Dimanches elles avaient passés ensemble à boire uniquement pour le plaisir de boire ! Alors, chaque Dimanche était comme une oasis de repos et de joie où l’on entre après avoir traversé le rude et brûlant désert de toute une semaine.

Mais qui ne serait sensible au charme du printemps ? Les matins d’Avril sont deux fois délicieux, étant des certitudes de beaux jours en un mois qui est la promesse d’une belle année. Pas une âme ne peut désespérer quand un soleil tout neuf reluit dans le ciel pur. Et la mère Panainnin retrouva, peu à peu, du goût à vivre. Elle redevint, jour par jour, la joie des lavoirs. Sans doute, elle avait perdu son homme, mais plus d’une laveuse, à commencer par la Lécrevisse, pouvait en dire autant, qui n’avait pas, pour cela, perdu sa gaîté. On disait, pour s’excuser :

— Allez ! Il n’y a pas plus tranquilles que les morts ! Ils n’ont pas autant de tourments que nous !

Et ensuite, on tâchait de leur ressembler, en se créant le moins possible de tourments. Au lieu de se dépêcher de rentrer le soir, sa journée finie, elle s’attarda, plus encore qu’autrefois, dans les cuisines des bourgeois. Elle ne pouvait pas se décider à en partir. Elle s’y trouvait bien. Il lui devenait indifférent que sa fille l’attendît pour se coucher, pour s’endormir. Quand on a lavé, brossé, savonné du linge, de sept heures du matin à sept heures du soir, l’été, ce serait bien le malheur si l’on n’avait pas le droit de se reposer en savourant son café et son verre de marc ! Elle retrouva aussi ses Dimanches, plus beaux encore que ceux d’autrefois : elle ne dépendait plus de Panainnin. Son argent lui appartenait. Sans sourciller, à une heure de l’après-midi, elle disait à la Bancale :

— Il fait rudement beau, cette après-midi. Va donc te promener un peu, jusqu’à six heures. Ça te fera prendre l’air !

La Bancale ne pouvait guère marcher. Elle n’aimait pas rester trop longtemps dehors. Mais, puisque c’était sa mère qui le lui disait, elle sortait. Elle se fût bien gardée d’aller en ville. Comme lorsqu’elle était petite, elle avait encore aussi peur de la ville, surtout le Dimanche. Ceux qui se reposent n’ont pas autre chose à faire que de dévisager les passants, de les suivre du regard, comme des distractions dont on veut profiter totalement, jusqu’au moment où ils disparaissent au tournant de la rue. Elle s’en allait, suivant un sentier qui file entre des jardins. Dans leurs haies poussaient des sureaux dont elle reconnaissait l’odeur. Ensuite, c’était l’écurie où vivait l’âne du menuisier. Elle longeait le mur du cimetière. Des lézards, qui devaient vivre, eux, dans les tombes, sortaient de la nuit pour essayer de dormir au soleil ; mais le bruit des sabots sur le sable, sur les pierres, les réveillait. Ils s’en allaient vite. Ils rentraient peut-être dans les tombes. Puis le sentier descendait vers les bois de la cascade. Mais elle n’allait point jusqu’au bois. Elle s’arrêtait, s’asseyait à l’ombre sous un gros châtaignier. Elle allait avoir dix-sept ans, et elle était assise, toute seule, par une brûlante après-midi d’été, sur de l’herbe sèche. Elle se disait :

— Ma mère ne m’embrasse plus comme il y a quelque temps… Il va peut-être falloir encore que j’aille travailler chez les autres. C’est que je ne suis guère forte !

Elle était à peine partie, que la Lécrevisse, ou quelque autre vieille femme, arrivait. Et ce n’étaient ni une livre de veau, ni un litre de rouge, qui suffisaient. Elles mangeaient, elles buvaient toute l’après-midi, la porte fermée sur leur plaisir pour l’avoir à elles tout entier. Tant que l’on est sur la terre, il faut prendre du bon temps. C’est déjà bien trop que tous les jours de la semaine soient réservés au travail !

Elle ne dépendait plus de Panainnin. Jamais, de son vivant, il ne l’eût laissée se reposer un jour de semaine. D’ailleurs, elle n’y aurait même pas pensé. Mais il n’était plus là.

La première fois, cela lui parut bien un peu drôle, de rester chez elle un Lundi. Elle avait dit, le matin, à la Bancale :