— Ma foi, je suis trop lasse. Va donc dire à Madame Thiéblot que je ne peux pas aller laver sa lessive. Qu’elle en cherche une autre ! Qu’est-ce que tu veux, ma fille ! On ne peut pas se tuer ! Je me fais vieille. Et il va peut-être bien falloir que tu te remettes à travailler.
Le Bancale fut courageuse. Elle se raidit, se redressa pour ne pas être écrasée par le poids de la vie. Car il fallut bientôt qu’elle travaillât pour nourrir sa mère. La vieille avait vu qu’un jour de travail peut devenir un jour de repos. Elle n’inventait même plus de prétextes à rester chez elle. Elle se levait tard. La Bancale, en revanche, se levait de bon matin. La vieille, aussi, sentait dans l’armoire ses économies accumulées. Panainnin vivant, elle se fût bien gardée d’y toucher. Cet argent-là, pour lui, était sacré. Ces dix louis en représentaient, des gros sous, arrachés un par un à la vie qui voulut tout pour elle ! On ne devait s’en servir qu’à la dernière extrémité, lorsque, par exemple, il faut à toute force appeler le médecin. Ils avaient servi, pour la première fois, lors de l’enterrement du vieux, mais aussi, on lui avait fait un enterrement de troisième classe, la quatrième étant réservée aux très malheureux qui s’en vont mourir à l’hospice. Et la mère Panainnin se disait :
— Ma foi, mourir dans un lit à l’hospice ou chez soi, c’est toujours la même chose.
Ou, plutôt, elle ne se disait rien du tout. Elle se laissait mener, emporter par la vieillesse et la gourmandise. Toute sa vie, à cause de son homme, elle s’était retenue de trop boire, de trop manger. Toute sa vie, pour élever ses filles, elle avait travaillé. Elle pouvait bien, maintenant, se reposer. Ah ! Si, de Paris, elles l’avaient aidée, si seulement chacune lui avait envoyé cinq francs par mois, c’eût été le Paradis. Mais, grand Dieu ! qu’étaient-elles devenues ! Il lui restait du moins la Bancale, la plus faible, la plus déshéritée, qui payait, de sa personne, pour les quatre autres. Mais on allait bien voir ce que cent cinquante francs représentent de bonheur.
Tout de suite, dès le commencement de la débâcle, la Bancale avait été frapper à des portes. Mais les dames qui, autrefois, l’avaient prise comme servante, se souvenaient qu’elles n’avaient pas pu la garder longtemps. Elles lui répondaient toutes :
— Pour le moment, je ne vois rien à vous donner. Mais, si j’ai besoin de quelqu’un, je penserai à vous.
Et il fallait bien s’en aller en remerciant quand même, parce qu’avec les riches l’arrogance ou seulement la franchise ne servent de rien, ne peuvent que nuire. Quelques-unes ajoutaient :
— Sûrement, c’est bien ennuyeux pour vous, ma pauvre petite, que votre mère ne travaille presque plus. Mais la Providence est là : il ne faut jamais désespérer !
C’est étonnant, comme l’on parle de la Providence aux malheureux ! On se demande à quoi elle sert puisque, toute leur vie, les pauvres restent pauvres.
A la fin, elle trouva une place de domestique dans une auberge sale, à l’entrée de la ville, près du champ de foire des Roches. Elle était nourrie, logée, et gagnait quinze francs par mois. Elle se levait dès l’aube, et ne se couchait que très tard. Elle n’était pas la servante accorte qui, le sourire aux lèvres, ne s’occupe que de servir les clients : cela ne l’eût point fatiguée, car les clients, en temps ordinaire, étaient rares. Elle était la domestique qui soigne les cochons et les vaches, qui frotte sur le sable, avec un torchon d’herbe verte ou de paille, des marmites irrémédiablement noires de suie, qui va dans les champs piocher, ramasser les pommes de terre, dans les prés aider à charger sur les chariots les bottes de foin et les gerbes de blé. Le Dimanche, elle entendait sonner la grand’messe et les vêpres au clocher de l’église qui lui semblait si lointaine ! Pour la ville, c’était vraiment Dimanche : celles de son âge sortaient avec des robes blanches et des ombrelles rouges. Ici, c’était jour de travail, et elle gardait ses vieux sabots, son vieux jupon. Elle n’avait jamais le temps de se peigner, de se laver les mains. A quoi bon, d’ailleurs ! Elle était la domestique qui n’est pas une jeune fille, qui est une machine à travail, qui est un souillon que les délicats ne voudraient pas toucher avec des pincettes. Elle couchait sur une paillasse, entre la cave et l’écurie, dans une espèce de soupente où d’autres qu’elle avaient déjà couché. Il n’y avait même pas une table, même pas une chaise. Lorsqu’elle était trop fatiguée pour dormir, lorsqu’elle avait trop chaud ou trop froid, elle se retournait sur la paillasse. Été comme hiver, dans les ciels purs, les étoiles sont luisantes. Elle les regardait à travers une lucarne poussiéreuse. Elle se souvenait des temps anciens. Elle était bien moins malheureuse chez les bourgeois, chez les commerçants. Sa vie descendait dans un trou d’ombre, dans un trou noir. Elle avait la fièvre. Elle pleurait. Mais elle travaillait pour sa mère qui était bien vieille, qui, elle, ne pouvait plus travailler, qu’elle ne voyait plus, maintenant, que le premier jour de chaque mois.