Car la mère Panainnin n’oubliait pas de venir chercher les quinze francs. Et elle ne se gênait pas pour se faire servir la goutte, à l’auberge même où peinait sa fille. Lorsqu’elle était bien disposée elle payait un verre à Leuthreau, l’aubergiste, et elle lui demandait s’il était content de la Bancale. Elle avait pris l’habitude d’aller dans les auberges. On ne pouvait pourtant pas la mettre à la porte, refuser de lui servir ce qu’elle demandait. Mais on avait honte pour elle. On pensait :
— Ah ! comme on voit bien que le pauvre père Panainnin n’est plus là !
Les bons repas à huis clos ne lui suffisaient plus. On la rencontrait dans les rues à la nuit tombante, qui titubait. Elle connut les lendemains d’ivresse où, dès le matin, quand on se réveille, la vue d’une bouteille de vin rouge, d’une assiette où il reste de la sauce, vous font lever le cœur. Il semble que ce soit fini de vivre. On se dit :
— Certainement, si ça continue, je vais mourir tout-à-l’heure.
Il semble que l’âme soit prête à s’échapper, qu’on se la sente, comme le cœur, sur le bord des lèvres.
On avait eu beau la sermonner, beau lui dire :
— Voyons, mère Panainnin, c’est honteux, à votre âge, de vous mettre dans des états pareils !
Rien n’y avait fait.
Pourtant, tout a une fin. C’est une grosse somme, que cent cinquante francs. Avec trente roues de brouette, comme on appelle les pièces de cent sous, on peut promener sa misère par de beaux chemins, mais pas jusqu’au bout d’une vie, quand on ne se décide pas à mourir. La mère Panainnin ne se découragea point pour si peu : elle prit à crédit, lorsque les quinze francs du mois étaient épuisés. De tout cela, la Bancale ne savait rien. Ce n’est pas que les petites villes soient bien délicates, mais on la voyait si misérable et si courageuse à la fois, que l’on évitait de parler devant elle de sa mère.
Un soir de Juin, bien des jours avant la fin du mois, la mère Panainnin arriva chez les Leuthreau, comme une bête traquée, ses cheveux blancs tout défaits. La Bancale était encore dans les champs. Elle voulait que Leuthreau lui avançât les quinze francs. C’est pour le coup qu’il se mit en colère. Au fond, c’était un brave homme qui faisait travailler la Bancale comme une bête de somme, mais qui donnait à regret à cette vieille « soulaude » les quinze francs que sa fille gagnait péniblement. Elle eut beau lui expliquer qu’elle allait être saisie, il lui dit :