Elle écoute, attristée. Certainement, ça ne l’amuse pas de venir ici, mais sa grand’mère est si seule ! Elle ne reçoit pas dix visites dans l’année. A quoi peut-elle penser, toujours assise dans son fauteuil ? Autrefois, on la voyait tous les Dimanches, avec son cabas jaune à carreaux noirs, puis ce ne fut plus que pour les grandes fêtes. Maintenant, c’est à peine si elle peut sortir dans la cour en s’appuyant sur son bâton. Les vieux, comme les chats avant de s’endormir, tournent autour d’un point où ils vont se pelotonner pour mourir. Hier, c’était la route où l’on faisait quelques pas au soleil. Aujourd’hui c’est la cour que, bientôt, l’on ne pourra même plus traverser. Puis ce sera le coin du feu. Du lit, on regardera flamber les fagots. Puis on ne verra presque plus. On ne verra plus du tout.

— Je ne peux plus coudre, ni repriser, ni tant seulement tricoter. Jamais je n’ai su lire. Toi, tu es savante : tu vas à l’école des sœurs. Toute la journée, je dis mon chapelet.

Elle regarde, au-dessus de la cheminée, une grande image qui représente la vie, en ses différents épisodes, du curé d’Ars. Un Christ tout noir, une vieille statue de la Vierge avec des fleurs artificielles grises de poussière. D’autres images encore : un cœur de Jésus surmonté d’une flamme en forme de grenade, un cœur de Marie-des-Sept-Douleurs, percé de glaives, un « souvenir » de première communion faite vers 1830.

Il n’y a d’autre bruit que celui de l’horloge.

La cour est silencieuse : plus de poules, de canards. L’écurie de l’âne est vide, dépeuplé le toit des lapins. Le grand-père et la grand’mère sont trop vieux pour s’occuper des bêtes. La grand’mère est là. Ses lèvres remuent continuellement.

On entend passer sur la route des bœufs. Deux chariots cahotent. Dans les champs, les feuilles des châtaigniers tremblotent au vent d’un crépuscule d’Automne. Une bande de corbeaux s’envole, va se poser sur les premiers arbres du bois proche.

La barrière s’ouvre, puis la porte : c’est le grand-père qui revient. Il jette son fagot près de la cheminée, voit la Bancale, mais ne lui dit rien. Il bougonne. On va manger tout de suite : la soupe est sur le feu depuis ce matin.

Posée près de la terrine, la bougie fait vaciller sur le mur la silhouette du grand-père silencieux. Quand il se penche trop, les pointes de sa barbiche trempent dans la soupe. La grand’mère a tiré son fauteuil : elle tourne le dos au feu. La Bancale est restée assise sous le manteau de la cheminée. Elle voudrait s’en aller, mais elle remet de minute en minute.

Dehors, c’est la nuit. Ici le silence. On n’entend que le bruit des deux cuillers de plomb. Elle va s’endormir. Mais le vent d’Automne frappe à la porte comme quelqu’un qui vient vous réveiller en disant :

— Il est temps de partir !