C’était le nom du banquier. Vaneau ne répondait pas. Mais pour avoir l’air de ne pas perdre son temps il fallait qu’il ouvrît un des livres qu’il connaissait par cœur, et qu’il fît semblant de lire. Il se rappelait avec amertume le collège où l’automne et l’hiver il pouvait rêver librement sans entendre de bruits de voix.

A la caserne il avait pris l’habitude des cantines, les soirs où l’on n’a ni le temps ni le courage de se mettre en tenue pour sortir ; quelquefois il était allé au café, les après-midi de dimanches qui semblent longues à qui ne dispose que de six sous pour prendre un bock ou une absinthe qui fait oublier une heure durant la vie grise. Maintenant il avait moins d’argent encore qu’à la caserne. Il fallait qu’il demandât cinquante centimes pour s’acheter un paquet de tabac ; on trouvait qu’il fumait trop.

Trois mois passèrent ainsi. Puis une place se présenta : celle sur laquelle il comptait le moins. Pourtant celui qui la laissait, un des trois commis du banquier, le père Rouland, mourait septuagénaire, mais on ne voyait pas de raison à ce qu’il ne vécût point jusqu’à plus de cent ans. Vieux bonhomme, grand, mince, droit comme un peuplier, il n’avait jamais vu, pas plus que d’autres, se réaliser son idéal. Il aurait voulu être un des employés d’une grande maison de banque de Paris. Leur vie telle qu’il se l’imaginait de loin devait être délicieuse. Elle commençait chaque jour par le classique croissant du matin, et se terminait par une longue promenade nocturne sur les grands boulevards. Personne n’aurait pu le détromper. Il avait l’habitude de dire aux jeunes gens qui travaillaient avec lui, ou qu’il rencontrait :

— Ne restez donc pas à moisir ici ! Dépêchez-vous de partir pour Paris ! Ah ! si c’était à refaire, pour moi ! Au lieu de gagner cent francs par mois, j’en gagnerais aujourd’hui trois cents, là-bas.

On aurait pu lui répondre :

— Ce n’est pas sûr, père Rouland. Et puis, à Paris vous seriez mort depuis des années. Vous n’y auriez pas eu vos aises comme ici.

Il possédait une petite maison, — rez-de-chaussée, cave, grenier, cour et jardin — où il vivait en vieux garçon. Ses appointements lui servaient à se nourrir et à payer ses nombreux apéritifs. Sorti du bureau il était plus souvent au café que chez lui. Trois absinthes de suite ne lui faisaient pas peur. Mangeant et buvant comme quatre, il fallut un coup de sang pour que la mort eût raison de lui.

Aux appointements de quarante francs par mois Vaneau lui succéda.

Dans le petit bureau trois employés pouvaient ne pas trop se sentir les coudes, en écrivant. Il n’y avait qu’un guichet, devant lequel jamais les clients n’avaient l’occasion de se bousculer, qu’une fenêtre donnant sur une cour sablée. Le commis principal travaillait seul dans une pièce voisine.

Un bachelier peut ne pas connaître l’A B C de la banque. Vaneau dut apprendre ce que sont un effet, un titre, un coupon, écrire des lettres d’affaires, répondre, quand c’était son tour ou qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, aux clients. Il travaillait de huit heures et demie du matin à six heures du soir et le dimanche jusqu’à midi.