Son père lui avait dit :
— Te voilà maintenant le pied à l’étrier. Tâche de ne pas répondre si M. Auribault te fait une observation : c’est son droit puisque c’est lui qui te paye. Tu nous donneras trente-cinq francs par mois pour ta nourriture et ton entretien. Ça fait un peu plus de vingt sous par jour ; tu peux être sûr que nous n’y gagnerons pas. Ce n’est pas une situation magnifique, mais tu auras toujours moins de mal que moi. Tu garderas cinq francs pour toi. C’est déjà beaucoup puisque tu n’auras rien à dépenser pour te nourrir ni pour t’habiller. Certainement je ne te suivrai pas dans les rues pour t’empêcher d’aller au café si tu en as envie, mais moi je n’y ai jamais mis les pieds et je ne m’en porte pas plus mal. Une fois sur la pente ce n’est pas vingt sous par jour qui suffisent avec les parties de cartes, les parties de billard. C’est comme le tabac : je ne pense pas à t’empêcher d’en acheter mais c’est un vrai poison. L’année dernière le juge de paix est mort d’un cancer dans la bouche pour avoir trop fumé. Tout le monde te le dira.
N’importe : Vaneau fut heureux le jour où dans sa poche il sentit cette grosse pièce ronde, — la première qu’il eût gagnée ! — qu’il ne devait à personne, dont il pourrait faire ce que bon lui semblerait. Mais il fallut d’abord qu’il payât l’apéritif à ses collègues.
Les cafés des petites villes ont beau paraître luxueux à ceux qui n’y pénètrent jamais, aux vieux des villages qui traversent de temps en temps la grand’rue : ils sont simples ; on y a toutes ses aises ; on n’a jamais de pourboire à donner au garçon puisque l’on est servi par le patron ou, en son absence, par sa femme. Ils allèrent au Café de Paris transformé depuis peu ; par les deux glaces de sa devanture il répandait beaucoup de lumière sur la neige dont la place était couverte, car on était en Janvier.
C’étaient trois hommes d’une quarantaine d’années, depuis longtemps mariés et pères de famille. Jeunes hommes ils avaient connu Vaneau tout gamin. Ils n’étaient jamais allés qu’à l’école primaire ; il avait fallu un concours de circonstances spéciales pour les orienter vers un bureau plutôt que vers les champs, que vers une boutique de commerçant. Ils ne se plaignaient pas : ils tenaient, chacun, de leurs parents, quelques biens au soleil dont les revenus joints à leurs appointements leur permettaient de vivre mieux que des ouvriers. Quant à M. Dumas, le commis principal, il avait épousé une femme qui ne lui apportait pas moins de vingt-cinq mille francs : à quatre pour cent cela fait chaque année un billet de mille que l’on empoche sans se tourmenter. M. Dumas ne buvait jamais d’absinthe par principe. Il prit un vermouth-cassis. Pour les deux autres et pour Vaneau on apporta trois absinthes. Et, ma foi ! l’on parla de n’importe quoi. Vaneau songeait :
— C’est déjà bien assez de vivre avec eux toute la journée. Mais ce soir je ne pouvais pas faire autrement.
Et puis n’était-il pas mieux ici que chez lui ? Par un temps pareil il ne fallait pas penser à se promener dans la nuit, dans la neige. Il rentrait, secouait ses souliers sur la pierre du seuil ; on n’attendait que lui pour se mettre à table, le dos au poêle. Et ils se couchaient le plus tôt possible, avant huit heures. Mais ce soir il avait prévenu qu’il rentrerait un peu plus tard, étant obligé d’offrir « quelque chose » à ses collègues.
Il se trouvait bien dans ce café : il y faisait chaud, il y avait beaucoup de lumières ; on y parlait haut dans la fumée des cigarettes. Il y voyait les messieurs les plus importants de la petite ville : un des pharmaciens, le notaire, quelques gros commerçants se dérider, rire même. Le notaire n’était plus le même qu’à son étude. Il semblait à Vaneau qu’il pouvait maintenant traiter avec lui d’égal à égal. Pour la première fois il s’asseyait dans un café de sa ville natale avec un verre d’absinthe et un paquet de tabac à peine entamé devant lui. C’était comme une consécration officielle qu’il devait à ses mérites personnels. La vie serait douce désormais. M. Dumas avait bien trouvé une femme dont la dot était de vingt-cinq mille francs ! Mais cela même ne suffisait pas à Vaneau : des rêves au fond de lui-même battaient des ailes. Ce n’était qu’un début. Il commençait à se suffire à lui-même, puisque à vingt-deux ans il gagnait quarante francs par mois, ce qui est un joli chiffre pour quelqu’un qui a toujours coûté beaucoup trop d’argent. Mais il se développerait. Il faudrait que la petite ville reconnût sa valeur, que le banquier, que le notaire, que les commerçants s’inclinassent devant lui, puis qu’il s’en allât à Paris avec des volumes de vers, et que tout de suite du haut du ciel d’où elle le guetterait la célébrité s’abattît sur lui. Comme un riche, il fit sonner sur le marbre son unique pièce de cinq francs pour payer les quatre apéritifs.
Les jours se suivirent nombreux. Il dut rabattre de cet enthousiasme d’une heure. Il ne fut plus qu’un employé, du matin au soir, et du soir au matin qu’un jeune homme obligé de rentrer à heure fixe à la maison paternelle où il lui fallait manger et se coucher. Sa véritable vie était ailleurs.
Après le repas de midi qui ne durait pas plus d’une demi-heure, il prenait son chapeau et, sur une route qui allait trop loin pour qu’il pût la suivre jusqu’au bout, il marchait, une cigarette aux lèvres. C’était le moment le plus délicieux de la journée. La route serpentait dans un bois à l’entrée duquel chaque premier dimanche de Mai s’installaient quelques baraques pour les enfants et un parquet pour les danseurs. Mais maintenant la neige craquait comme de la glace sous ses pas, trop durcie pour que le pâle soleil la pût faire fondre. Il ne rencontrait âme qui vive. Les autres, jeunes et vieux, restaient tapis dans leurs maisons à la chaleur des larges cheminées, des poêles ronds. Lui seul marchait sur une route dont le vent et la neige faisaient ce qu’ils voulaient. Toute la terre jusqu’à l’horizon lointain était blanche comme une morte. Seuls, sous la route, dans le ravin, des sapins faisaient tache, s’obstinant à profiter du moindre coup de vent pour secouer leurs branches qui souffrent d’être chargées de neige. Se tournant vers la petite ville il voyait des maisons bâties sur des rochers ; des champs montant vers le ciel derrière les maisons et plus haut qu’elles ; et l’église, avec des ardoises qui devaient être gelées, dominant les maisons, les rochers et les champs. Toutes les fenêtres étaient closes. Toutes les cheminées fumaient. L’air froid, il le respirait à pleins poumons. Jusqu’à deux heures de l’après-midi il était son maître. S’enthousiasmant encore sur des rimes toutes trouvées, il bâtissait des strophes qu’il gardait pour lui.