Dès les approches du printemps il commença de n’être plus seul sur « sa » route. La petite ville, se secouant comme les sapins, éprouvait le besoin de voir le ciel bleuir, la neige s’en aller et de respirer le parfum des violettes. De vieux petits rentiers venaient à pas comptés s’asseoir sur un banc peint en vert : ils s’ennuyaient un peu de ne plus travailler, mais la faute en était à leur commerce qui avait trop bien marché. Il revit M. Despert, un ancien marchand de parapluies, qui s’en allait à grands pas dans de solides souliers ferrés : il avait l’habitude des longues marches, ayant fait pendant plus de trente années toutes les communes du canton, portant sur son dos ses parapluies, sa grosse canne au poing. Des jeunes femmes en chapeaux ouvraient leurs ombrelles parce que les premiers rayons du printemps sont traîtres. Quelques-unes poussaient de petites voitures dans lesquelles des enfants ne pouvaient pas s’endormir. Beaucoup d’entre elles, Vaneau les avait connues jeunes filles. Autrefois elles lui faisaient peur. Maintenant, lorsqu’il passait à côté d’elles, il n’était guère plus hardi ; il n’osait seulement pas les saluer. Enfin quelques petites couturières venaient de temps en temps ; joyeuses elles éclataient de rire. Il les redoutait. Elles le regardaient en face. Il se disait :
« Ce sont des jeunes filles qui doivent continuellement rêver d’amour. Oui : les ouvrières de Paris leur sont supérieures, étant toujours en contact avec des artistes, poètes et musiciens. Mais celles-ci telles quelles sont jolies, et je voudrais pouvoir me promener avec l’une d’elles. Je lui réciterais des vers. Seulement, pour elles non plus je ne suis rien. »
En ce printemps qui était celui de sa vingt-troisième année, Vaneau commençait à languir. Comme par une grâce spéciale il ne concevait l’amour qu’en rêveries au clair de lune, qu’en promenades dans de jolis sentiers, si jolis et menant si bien au royaume de l’idéal que l’on ne pense même pas à y tomber soudain, comme il est écrit dans les romans, dans les bras l’un de l’autre. Il ne connaissait ni les jeunes filles ni les jeunes femmes. Pour les captiver, pour qu’elles vinssent d’elles-mêmes à lui qui n’osait pas aller à elles, il eût voulu déjà être célèbre, et que sa ville natale lui élevât par anticipation une statue.
En attendant il n’était qu’un des quatre employés de M. Auribault. Il ne descendait pas de ce qu’il croyait être le sommet de l’inspiration avec deux cornes de lumière au front. Il avait beau passer par les rues avec des sourires qu’il affectait de rendre dédaigneux à l’adresse de ceux qui ne voyaient pas plus loin que le jour présent ; il n’en devait pas moins saluer le premier le médecin, le pharmacien, le notaire et les plus gros commerçants et faire bonne figure à Mlle Geneviève, une vieille fille ignorante, qui venait au guichet de la banque l’assaillir de questions au sujet du placement de ses économies, à M. Prévôtal, un gros homme apoplectique, rogue, qui étalait de telle façon ses billets de banque que l’on eût cru qu’il en avait assez pour en couvrir la terre. Il n’en devait pas moins rentrer à l’heure. Il n’allait plus au café que rarement, avec crainte, depuis que sa mère lui avait dit :
— C’est malheureux pour nous d’avoir un enfant comme toi. M. Bailly m’a dit hier : « Est-ce que votre fils va prendre l’habitude d’aller au café comme un rentier ? Il ferait mieux de vous donner l’argent qu’il y dépense. »
Ainsi on se chargeait de lui rappeler qu’il était l’aboutissement de plusieurs générations de soumis. On ne pensait même pas à ce qu’il pouvait porter au dedans de lui-même. On ne voyait en lui qu’un employé qui n’était même pas libre d’user d’une pièce de cinq francs comme bon lui semblait.
Cette solitude et cette dépendance lui pesaient. Il lui tardait de sortir de l’obscurité. Pour avoir un sonnet imprimé dans un journal local, dans une revue de dixième ordre, il eût donné la moitié de sa vie. Nul doute que tout le monde ne le lût, ne l’appréciât et que Vaneau ne dût être, immédiatement, mis hors de pair.
Il n’y avait ici ni jeunes gens de son âge, ni personne de quelque âge que ce fût, avec lesquels il pût parler littérature, ni jeunes filles qu’il pût aimer.
Il se prit à douter de lui-même et du monde. Toute sa vie il serait condamné à se rendre de bon matin à ce bureau d’où il ne sortirait que vers six heures du soir. Il se fatiguait de se promener seul sur une route ; il avait honte de passer à côté des jeunes filles qu’il n’osait pas saluer en souriant. Ses jours couleraient monotones, sans gloire. Il se fatiguait aussi d’écrire des vers que personne ne lirait et qu’il lui serait impossible de faire imprimer.
Les soirs d’été voluptueux vinrent avec leurs frissons dans les feuilles. Comme aux soirs de son enfance il s’asseyait sur le seuil frais. Son âme était pleine de désespoir quand elle eût dû déborder de bonheur. Il entendait à quelques maisons de distance des hommes rire, en fumant leur pipe, avec des femmes et des jeunes filles. Il eût voulu se mêler à leur groupe, mais on l’en empêchait. On lui disait :