— Tout de même, voilà les fortifs !
Ils étaient fatigués de ce voyage. Puisqu’ils avaient tant fait que de partir, ils étaient pressés maintenant de retrouver des habitudes laissées dans leurs logements de Paris. Plus on approchait et plus Vaneau frissonnait à l’idée de tout l’inconnu où il allait donner de la tête.
Pour économiser deux francs il ne voulut faire signe à aucun des cochers de fiacres qui d’un œil somnolaient sur leurs sièges. Sorti de la gare il hésita : devait-il aller à gauche, à droite, en avant, faire volte-face ? Il avait cependant trouvé tout simple le long itinéraire, à s’en pénétrer d’après un plan minuscule : la rue de Lyon, la place de la Bastille, les boulevards jusqu’à l’Opéra. Mais les plans doivent être trompeurs ; il était désorienté. Sa petite ville lui revint à la mémoire avec sa grand’rue et quatre ou cinq sentiers, qu’il eût suivis les yeux fermés, qui finissent entre des jardins. Ce n’était pas davantage la ville du collège ni de la caserne, avec beaucoup de rues sans doute, mais que l’on a vite fait de connaître chacune par son nom, des rues qui prennent de grands airs tant qu’elles sont dans la ville, mais n’ont pas honte de finir chemins, sentiers, routes, dès que les maisons ne veulent plus les suivre. Paris s’étendait à l’infini avec ses toits qui semblaient se chevaucher, aveugles, dans le brouillard d’un des premiers matins de l’automne. Il voyait les maisons se suivre soudées les unes aux autres. Il y a peut-être au milieu d’elles des églises avec leurs clochers, mais elles montent si haut vers le ciel qu’elles les cachent. Elles ont jailli du sol comme une végétation de pierre. Il a fallu en abattre pour pouvoir respirer ; sinon elles auraient envahi Paris. De-ci de-là des clairières qui sont des places publiques.
Au hasard il marcha lentement. Parce qu’il n’osait point lever les yeux pour regarder les plaques indicatrices, il eut un brusque mouvement d’épaules, rejetant la tête en arrière comme pour se délivrer d’une pensée obsédante.
— Ah ! tout de même ! se dit-il.
Il se trouvait à l’entrée de la rue de Lyon.
Son ventre sonnait creux.
— J’aurais mieux fait, songea-t-il, de manger dans le train.
Il n’avait pu s’y décider : tirer d’un papier blanc graisseux une cuisse de poulet, attendre pour boire qu’une gare veuille bien se trouver sur le parcours, étendre une serviette sur ses genoux, prendre soin de jeter sous la banquette les pelures de fruits, lui avait semblé indigne de lui. Il portait son costume gris fer. Sa cravate bleue semée de lunules blanches faisait penser à de l’étoffe coupée dans un pan de ciel nocturne. Le col et les poignets de sa chemise, empesés, remplaçaient faux-col et manchettes.
Pourtant on le lui avait recommandé :