C’est une des premières nuits de l’année où grâce aux premiers souffles du printemps on puisse rester sur une impériale. Vaneau retourne au pays pour trois jours. On a bien voulu lui accorder la journée du samedi. Quant au dimanche et au lundi de Pâques, ils appartiennent à tout le monde.

L’omnibus va vite. Sachant sans doute que Vaneau doit être à la gare de Lyon pour le train de dix heures cinq, il fait son possible. Mais tout le monde fait son possible, le train aussi, qui ne tient pas à avoir à rattraper du retard… et qui s’ébranle au moment précis où Vaneau débouche sur le quai. Courir après ? Peine perdue. Il n’y a plus que les paysans pour faire des signaux de détresse avec leur parapluie de cotonnade bleue. Il reste digne : ce n’est que départ remis. Il se renseigne ; le train suivant part vers une heure du matin.

« Au moins, se dit-il, je ne serai pas bousculé. Il n’y aura personne. »

Il est libre, n’ayant pas même de valise, — à quoi bon pour trois jours ? — d’aller, en attendant, où bon lui semble. Il préfère se promener dans l’immense salle d’attente. Il ne sortira point de la gare de peur des mauvaises rencontres la nuit, surtout pour ne pas se perdre dans ce quartier qu’il ne connaît pas. Mais que c’est interminable, comme les heures de faction devant de paisibles poudrières qui se garderaient de sauter si personne ne les y aidait !

A partir de minuit quelques voyageurs apparaissent. Il y en a d’emmitoufflés. Voici un monsieur avec deux dames, une grande, brune, une petite, blonde. Deux dames ? Deux jeunes filles plutôt. Elles portent l’une et l’autre des paquets. Chacune a sur les épaules un manteau. La nuit a beau être fraîche, le monsieur est en veston ; sans doute ne les accompagnera-t-il pas plus loin ? Vaneau se voit montant dans le même compartiment que les deux inconnues. Il les laissera passer les premières sur le quai. Du coin de l’œil il observe le groupe : superbe décidément la plus jeune ! Cheveux noirs, yeux luisants, lèvres rouges.

Elles doivent avoir l’habitude de voyager ; elles ne se pressent pas. Tout à l’heure pour la première fois de sa vie Vaneau a manqué son train ; il s’est juré pas trop tard qu’on ne l’y prendrait plus. Pas aujourd’hui en tout cas. Il arrive avant elles sur le quai. Il flâne affectant d’aller de wagon en wagon pour les examiner tous, sans pouvoir se décider. Pourtant presque tous sont vides.

Enfin il grimpe, va fermer la portière du fond… Son cœur bondit : elles montent dans le compartiment voisin. Il n’est séparé d’elles que par une cloison à hauteur de poitrine. Tout de suite parlant haut, affectant de rire et de ne pas même soupçonner si près d’elles la présence d’un jeune homme, elles rangent leurs paquets. Elles sont seules. Vaneau ne s’est pas trompé ; le monsieur en veston est déjà parti.

Il a maintenant la certitude d’avoir produit sur l’une d’elles, sur toutes deux peut-être, une forte impression. Elles pouvaient choisir un autre wagon : il n’en manque pas d’inoccupés. Mais elles ont dû le suivre du regard ; vont-elles bientôt se disputer son cœur ?

Le train part. Mais Paris le suit longtemps avec ses maisons endormies devant qui les becs de gaz encore allumés montent la faction, immobiles, sans cligner des yeux. Vaneau ne regarde que les deux inconnues. Il affecte de ne pas pouvoir tenir en place. Il va et vient d’une portière à l’autre en jeune homme supérieur, habitué aux nuits sans sommeil. Mais, seul, il serait déjà étendu sur la banquette à dormir. Il s’énerve. Comment engager la conversation ? Puisqu’elles ne se décident pas à parler les premières, elles auraient mieux fait d’aller se coucher ailleurs. Car la blonde fait ses préparatifs.

Vaneau n’est pas hardi. La confiance en soi-même est son moindre défaut. C’est sa première aventure et, encore, en herbe. Il hésite, cherche. Il observe du coin de l’œil, écoute des deux oreilles. Elles parlent haut comme les oiseaux babillent avant de s’endormir. Il se décide à regarder dehors. Il est bon d’avoir l’air songeur en contemplant des paysages. Plus ils sont invisibles et plus vous pouvez intéresser ceux qui vous observent : vous scrutez la mystérieuse profondeur de l’ombre, vous voyez nettement ce que personne n’aperçoit. Une toute petite lumière lointaine éclaire pour vous seul des mondes. S’il faisait un peu moins nuit malgré la veilleuse, s’il était un peu moins secoué, Vaneau prendrait des notes, c’est-à-dire qu’il écrirait n’importe quoi, quelle heure il est, ce qu’il lui reste d’argent.