— Est-ce que tu es content là-bas ? Tu travailles peut-être trop ? Il ne faut pas te fatiguer. Est-ce qu’ils te donnent à manger à ta suffisance ? Sinon il faudrait nous l’écrire. Et ton linge, c’est toujours Jeanne qui s’en occupe ? Il vaudrait peut-être mieux que tu nous l’envoies ici, une fois par semaine, comme fait le Jean des Bide. Ça ne coûte pas cher ; et puis cet argent-là se retrouve parce qu’à Paris les blanchisseuses brûlent tout. Est-ce que tu as assez d’argent ? Je crois que tu peux te retourner tout de même avec vingt francs que nous t’envoyons par mois.
Il ne répond que du bout des lèvres. Il voudrait être seul, pour écrire à Lucie. Mais c’est jour de grand nettoyage dans toutes les maisons comme si c’en était fini de la poussière que l’on fait en remuant les cendres dans la cheminée, de la boue et de la neige que l’on rapportait sur ses vêtements. La matinée n’y suffit pas.
Après le déjeuner Vaneau s’en va dans les bois où personne ne le dérangera, muni d’une enveloppe et de quelques feuilles de papier à lettres.
Quelle après-midi comme il n’y en a point à Paris ! Ces bourgeons, ces premières feuilles, ce soleil ! La sève du monde circule jusqu’au bout des branchettes les plus minces. Au pied d’un jeune chêne il s’assoit, et tout de suite il écrit sans chercher les mots, tant ils se répandent comme la sève de son âme.
Sa lettre finie il embrasse d’un seul regard les coins, l’horizon familiers. Un étang luit dans un pré. Une ferme isolée avec ses volets verts fermés entre un jardin et un pigeonnier, au bord d’un chemin rouge de bruyères. Deux toits de tuiles sombres derrière des cimes d’arbres claires. Des rochers aigus comme des cornes, comme des dents prêtes à mordre. Des routes âpres, tortueuses, balayées en toute saison par le vent qui ne s’égare jamais. De vieux souvenirs arrivent de loin. Retours de vacances qui sentent la fumée des pipes et des cigarettes dans les gares et, tout le long du parcours, la fumée de la locomotive ; promenades du jeudi dans les sentiers boueux ou gelés, quand on se précipite sur les haies pour s’y disputer les branches les plus chargées de prunelles aigres, nuits d’été dans les dortoirs où il fait si chaud que l’on boit l’eau tiède des cuvettes… Mais ils s’en vont vite et peut-être pour toujours, comme chassés par lui qui ne veut plus penser qu’à Lucie. Elle sera son Elvire. Un peu plus loin à l’horizon, derrière un mamelon bleuâtre au sommet duquel se profilait la silhouette d’une chapelle, un grand lac sur les bords duquel aurait pu rêver Lamartine s’étendait entouré de joncs, de rochers, de genêts, de sapins et de bouleaux. Dès le retour de l’automne les brumes du ciel doublaient son visage mélancolique, et l’on aurait pu longer ses rives incertaines en songeant à des amours à jamais irréalisables. Sur la mousse jaunie, au pied d’un arbre dont les feuilles partent l’une après l’autre, une jeune fille à qui la vie eût pesé serait venue s’asseoir, attendant que sur la route un nuage de poussière lui annonçât l’approche du héros désiré. Elle joindrait les mains. Elle, c’était Lucie. Et Vaneau se magnifiant lui-même s’imaginait traversant des contrées au galop d’un coursier plus rapide que le vent.
Il se lève. Il n’est plus l’enfant dont l’âme, lors des départs pour le collège, se déchirait comme une étoffe trop mince, le jeune homme qui marchait le front baissé, conscient de sa solitude. Il est depuis cette nuit plus riche d’amour que le plus fortuné des hommes. Il n’est plus seul au monde. Il a cherché longtemps. Bien des fois il a désespéré. Enfin il l’a trouvée.
Il l’a trouvée ? Pas encore. Il la crut à jamais perdue pour lui lorsque, le surlendemain de son retour à Paris, il reçut cette lettre :
Cher monsieur Louis,
Excusez je vous prie si je ne vous ai pas répondu plus tôt mais cela m’a été impossible je vous adresse toutes mes félicitations pour votre lettre elle est parfaite de lyrisme et de poésie surtout pour une rencontre en chemin de fer vous vous emballez facilement je le vois moi je dirai tout simplement que vous ne m’avez pas déplu ne vous piquez pas surtout mais quant au moral si je dois en juger par votre lettre vous avouerez qu’il n’est pas brillant sous les rapports de la timidité vous êtes un peu trop positif pour un poète et légèrement prétentieux pour vous figurer qu’à la première figure que je vois je vais en tomber amoureuse oh ! que non ! je m’emballe difficilement je vous l’avoue il faut pour me séduire un tout autre langage que celui que vous employez excusez ma lettre si elle est un peu trop sévère c’est pour vous apprendre à me connaître.
Recevez mes meilleurs sentiments.
« Diable ! se dit Vaneau, je suis allé trop loin, et j’ai fait fausse route, et j’ai forcé la note. J’ai voulu fanfaronner de loin, moi qui n’oserais pas l’effleurer du bout des doigts. J’y gagne qu’elle me prenne pour une espèce de Don Juan qui n’en est plus à sa première conquête et se croit irrésistible. Hélas ! Mais expliquons-nous vite. »