En même temps il ne pouvait s’empêcher de juger l’écriture et le style de Lucie. Hum ! Il ne voyait plus en elle la jeune fille distinguée qu’il avait cru trouver : ses doigts ne devaient pas être familiers avec le porte-plume. Bah ! Il suffisait à Vaneau qu’elle fût jolie.
Il avait plus d’un tour dans son sac. Le résultat ne se fit pas attendre. Deux jours après il recevait de Lucie une autre lettre :
Monsieur Louis très-cher,
Je vois avec plaisir que votre style a changé et j’ose vous le dire je préfère de beaucoup celui-ci à l’autre précédent vous dites que ma lettre vous a fait l’effet d’une douche un peu froide dame ! vous ne vouliez pas je suppose que je vous saute au cou comme vous me le demandez je vous envoie ma photo peut-être vous rappellera-t-elle l’original vous qui me trouviez le genre espagnol cette photo ne fera que confirmer votre opinion et en échange m’enverrez-vous la vôtre je serai heureuse de posséder votre image quant au mot positif qui vous choque je m’en aperçois je vais vous l’expliquer quoique cela soit bien inutile car vous l’avez compris, je ne pouvais pas aller me jeter dans vos bras surtout après une seule entrevue voilà ce qui vous explique ce mot positif car vous me dites que vous êtes épris d’idéal et votre première lettre n’était guère idéale au point de vue de l’amour éthéré quant à vos vers ils sont charmants et j’ose vous dire que j’adore la poésie surtout dans le genre de celle-là mes compliments ils sont exquis et je serai bien heureuse de les relire encore enfin monsieur l’accusé mon tribunal vous a entendu et ma bouche de juge vous absout.
Recevez mes amitiés sincères.
Il y avait un mieux sensible. « J’ai réparé ma maladresse ! » pensa Vaneau. Il fut envahi par une joie folle. Son Elvire était retrouvée. Quel dommage qu’ils fussent séparés par plus de cinquante lieues ! Et les lettres succédèrent aux lettres, lui la pressant de revenir, elle faisant la sourde oreille : Je ne sais pas au juste quand je rentrerai à Paris car comme je ne m’ennuie pas ici j’ai prolongé mes vacances de huit jours. « Quelle idée, soupirait Vaneau, de prendre ses vacances à cette époque de l’année ! Il est vrai que c’est ce qui m’a valu de la rencontrer. » Ce sera sans doute la semaine prochaine en tout cas je vous écrirai le jour de mon départ en attendant vous pouvez continuer de m’écrire ici comme je vais être heureuse de vous revoir car j’espère qu’étant à Paris tous les deux nous nous verrons. « Voyons ! A quoi pense-t-elle ? se demandait Vaneau. Mais évidemment ! » Dites, voulez-vous me faire un plaisir allez donc chez Chamberlin vous faire photographier et vous m’enverrez votre photo avant que je m’en aille dites faites-moi ce plaisir je vous ai bien donné la mienne moi et je voudrais du moins si je ne vous vois pas avoir votre photo c’est un désir bien naturel je suppose. Certes et Vaneau en était infiniment ému ; mais il n’osait pas écrire à Lucie que pour lui c’eût été une trop forte dépense : à son tour de faire la sourde oreille.
Quatre jours après : Vous me demandez quand je rentre à Paris cela ne va pas tarder du moins je le pense aujourd’hui je vais à Saint-Germain-des-Champs à côté de Chastellux chez une jeune fille qui m’a invitée à passer la journée du Dimanche avec elle cher Louis, vous avez l’air de m’attendre avec impatience je ne vous ai pas encore dit quel était mon métier je suis fleuriste et plumassière pour la mode vous voilà renseigné. « Tant pis ! se dit Vaneau. Mais cela m’est bien égal ! J’admire néanmoins qu’elle me jette cela au tournant d’une phrase comme un renseignement d’importance nulle. Au fond elle doit s’imaginer que je suis riche, fils de bourgeois cossus d’une petite ville. Clerc d’avoué, ce doit être à ses yeux une belle position. Peut-être même songe-t-elle au mariage ; c’est à cause de quoi elle juge bon de me prévenir sans avoir l’air d’y toucher qu’elle n’est qu’une ouvrière, afin que nous n’allions pas plus loin si j’estime que nos situations sociales ne cadrent pas. Elle m’a rappelé au respect des convenances. Je me l’étais imaginée d’après mes rêves sensible au charme de la poésie et prête à se donner tout de suite à qui lui lirait un sonnet d’amour : cette deuxième illusion elle me l’a fait perdre, mais elle m’affirme qu’elle aime les vers, en tout cas les miens. Jamais Jeanne ne m’en a dit autant. » J’espère que vous attendrez patiemment mon retour à Paris sinon écrivez-moi le comme cela je n’y penserai plus puisque vous en ferez autant donc écrivez-moi si je puis compter sur votre foi ou sur votre amour. « Mais, sur les deux ! » J’attends une lettre lundi matin car je serai rentrée de Saint-Germain en attendant le bonheur de vous voir recevez de celle qui vous est fidèle de loin le meilleur baiser qu’elle puisse vous donner en ce moment. Qu’aurait pu faire Vaneau, sinon d’être ravi au septième ciel ? A distance il suivait avec une émotion infinie la mystérieuse croissance d’un sentiment dont il se flattait d’avoir jeté le germe dans une âme de jeune fille. Pour la première fois il recevait un baiser d’amour. Par la poste sans doute, mais que lui importait la réalité ! Lucie lui écrivait encore : Quelles bonnes promenades nous ferons lorsque nous serons réunis ! Et pourtant il semblait bien qu’elle prît plaisir à retarder l’instant de la réunion. Des soirs passèrent et des dimanches où il erra de nouveau, allant et venant d’un bout à l’autre de la rue Pavée : peut-être était-elle rentrée sans avoir eu le temps de le prévenir ? Mais en vain il levait les yeux : dans quelle maison et à quel étage habitait-elle ? Deux jours après c’était une autre lettre : Comme vous avez peu de patience vraiment vous ne pensez qu’à une chose c’est mon retour à Paris croyez bien que moi aussi j’y pense allons soyez content je serai sans doute la semaine prochaine à Paris je pense partir cette semaine patientez encore quelques jours seulement. Mais quelques jours ajoutés à quelques autres formèrent un mois. Vaneau commençait à se demander : « Avec ses baisers, ses promenades, ne se moquerait-elle pas de moi ? Ne ferais-je pas mieux de rompre dès maintenant ? »
Il allait se replier sur lui-même pour mieux goûter la tristesse de cette liaison d’une nuit, quand il reçut un samedi matin une courte lettre :
Deux mots seulement pour vous dire que si vous pouvez sortir dimanche après-midi je serai libre venez demain à deux heures rue Pavée deux heures précises je serai à la fenêtre au no 20 je descendrai quand je vous verrai je serai au premier étage.
V
Il était un peu plus de midi. Vaneau mettait les bouchées doubles. On le servait d’ailleurs à souhait car le dimanche les clients n’abondent point dans les petits restaurants du quartier Saint-Georges. Les habitués restent chez eux, aux quatre coins de Paris, plusieurs dans la banlieue qu’ils prennent pour de la campagne parce qu’ils y trouvent un peu moins de poussière que Chaussée d’Antin et quelques arbres de plus qu’au square de la Trinité. Vaneau tranquille avait toute une table pour lui seul. Il était sorti dès neuf heures du matin pour respirer dans les rues désencombrées sur les quais où circulait la fraîcheur du mois de mai. Jeanne avait dû partir vers onze heures avec son père : Il s’agissait d’une maison à louer dans une forêt des environs de Paris où les promeneurs affluaient durant toute la belle saison. Il y aurait de beaux bénéfices à réaliser pour qui voudrait y vendre le dimanche de la viande froide, de la charcuterie, du pain, du vin, de la bière.
Il ne cessait point de regarder l’horloge suspendue au-dessus du comptoir. Il partit, ne fit qu’un saut des boulevards aux Halles, suivit la rue Rambuteau et ne se sentit rassuré que lorsqu’il se vit à l’entrée de la rue des Francs-Bourgeois. Il tira sa montre : il allait être une heure et quart !