Dès les premiers flocons de neige, ils se retranchent derrière les murs épais et se serrent autour des poêles sur lesquels l’eau bout. Quand il leur faut sortir, ils s’emmitouflent de capuchons, de cache-nez, de manteaux et marchent avec précaution sur le verglas. Ils couvrent les pommes de terre, les choux et les carottes dans la cave, à cause des gelées ; ils passent une grande partie de leur temps à fendre des bûches, à scier le bois de moule.

Dès que le premier perce-neige se montre, les portes s’ouvrent ; les visages sont éclairés du dedans par un soleil plus beau que celui qui brille dans le ciel. Alors ils écoutent carillonner les cloches de Pâques, et les merles siffler dans les bois. Ils se dispersent le dimanche sur les routes, les autres jours dans les jardins où les pommiers fleurissent, dans les champs où vont pousser les petits pois.

Dès les premiers souffles chauds, une langueur envahit les maisons et se reflète dans les yeux des jeunes filles ; les rues sont désertes ; les poules se perchent à l’ombre sur les branches des tilleuls. Alors ils apprécient la fraîcheur de l’eau de source ; ils attendent six heures du soir pour aller couper du trèfle, et onze heures — c’est bien tard, mais il fait si bon dehors ! — pour se coucher.


Quelquefois le jeudi, au marché, je tournais avec ma mère autour des femmes des villages ; les unes voulaient vendre leur beurre des prix fous : vingt-quatre sous la livre, pensez donc, madame ! les autres étaient disposées à le céder pour vingt, même pour dix-neuf sous, mais c’était du beurre qui ne valait rien, qu’on n’aurait pas pu faire fondre pour le garder. La vie des ménagères n’est pas exempte de soucis. Ceux qui ne font que traverser ces rues tranquilles où l’herbe pousse sans qu’on la contrarie, les voient sur le pas de leurs portes occupées à « jacasser » ; ils les voient — ou les devinent, — derrière leurs fenêtres, cousant, reprisant, tricotant, mais si peu pressées de besogne qu’elles ont le temps d’écarter leurs rideaux pour regarder qui passe. Ils ne savent point quels tracas elles ont. Ce sont les prix du beurre, du café, de la viande qui montent sur le marché, à l’épicerie, à la boucherie. C’est de la toile qu’il s’agit de ne pas payer trop cher pour une chemise, pour une demi-douzaine de mouchoirs. Ce sont les petits pois qui n’ont pas l’air de venir comme il faut. C’est la pluie qui ne cesse pas de tomber : je suis obligée, en plein mois de juin, d’allumer du feu pour faire sécher mon linge. Et encore, hier, je ne l’ai plié dans l’armoire qu’à moitié sec. C’est la vie de chaque jour qu’il faut surveiller du matin au soir, minute par minute, pour que l’argent ne s’en aille pas où il ne doit pas aller.


J’appris que des gens étaient en pourparlers pour louer la maison qui touchait à la nôtre. Ce n’est pas tout-à-fait exact, puisqu’elles étaient séparées par une étroite ruelle où, gamins, nous entrions avec peine, en effaçant les épaules. Elle était jonchée de tuiles cassées, de débris de boîtes en fer blanc. Quand j’arrivais au fond, je sentais des bouffées d’air humide qui, par un soupirail, venaient de notre cave creusée dans le roc, et je voyais pendre des herbes folles qui jaillissaient d’un jardin dont le sol était presque au niveau des toits des deux maisons. J’allais jusque là comme en un pays plein de périls et fréquenté par des bêtes redoutables, telles que grosses araignées, rats énormes, serpents peut-être, et avec la crainte de ne plus pouvoir sortir : que j’eusse tout à coup grossi, que les murs — sait-on jamais ? — se fussent rapprochés. Quand je tournais la tête vers l’entrée je ne voyais plus qu’une étroite bande verticale de lumière, mais qui s’élargissait — heureusement ! — à mesure que je revenais sur mes pas. Je me hâtais, pour échapper aux bêtes, aux bouffées d’air humide, pour revoir la lumière et sentir l’air doux.

Deux vieilles demoiselles, les deux sœurs, Mlle Annette et Mlle Mariette, avaient longtemps vécu dans cette maison. Mlle Annette étant morte, et en vraie sainte disait-on, Mlle Mariette avait transporté dans un logement du Bout-du-Pavé ses meubles, ses statues et images pieuses.

Depuis deux ans la maison était, elle aussi, comme morte, avec ses volets obstinément fermés. L’herbe poussait abondante entre les pierres enfoncées à fleur de sol devant la porte principale. Car c’était une belle maison à un étage, avec grenier au-dessus.

Un soir que je revenais de l’école, vers quatre heures, je vis tous les volets ouverts.