Dans ces maisons, et presque dans ces rues, tout près de ces bois, des familles se succèdent depuis des générations. Les hommes n’ont pas tenu à conserver les monuments du passé : la vieille église a été remplacée. Mais c’est en eux que le passé se perpétue. Malgré les locomotives de la ligne d’intérêt local, malgré les élections et les touristes qui leur apportent un peu des habitudes de Paris, ils sont ceux qui restent où vécurent leurs pères, où leurs enfants mourront. Sans doute il y a des ruelles où l’herbe pousse drue et des chemins envahis par les ronces parce que personne n’y passe plus, des maisons qui tombent en ruines parce que l’on part, attiré à Paris où l’on fait fortune. Sans doute il y a les immigrés. J’ai connu Keller, un Allemand qui faisait des matelas et s’efforçait de perdre son accent. Mais on se moquait de lui parce qu’ayant été poursuivi par le chien de Maillard, — auquel les poules ne suffisaient pas, — il avait dit :

— La gien m’a mordi.

C’était un grand vieux à longue barbe blanche et à casquette plate, qui fumait une pipe de porcelaine ;

Un Polonais dont le nom, que je n’ai jamais su, devait se terminer en « ski ». Comme on n’aime pas les complications, on l’appelait le Polonais. Sa femme, évidemment, était : la Polonaise ; sinon il eût fallu changer le « ski » en « ska » : jamais on n’y serait arrivé ;

Des fonctionnaires qui débouchaient des quatre coins de la France, même du Midi, avec des barbes soyeuses et noires et un accent que l’on catalogue tout de suite, aussi bien que celui de Keller.

Mais les vrais fils de cette terre, comme le sont les arbres et les rocs, et qui ne s’en laissent pas arracher, forment un groupe aussi vivace que les hêtres, aussi compact que le grain du granit.

Je les ai tous connus :

Commerçants qui s’intitulent avec orgueil : négociants. De trente années, pas un jour ils n’ont fermé boutique. Ils n’auraient pas demandé mieux que de continuer longtemps encore, mais qu’auraient fait leurs fils ? Ils s’éloignent le moins possible, achevant de vivre dans une maison précédée d’un parterre : on les trouve moins dans leur nouvelle demeure que dans leur ancienne boutique. Après avoir tant travaillé pour vivre, ils ne peuvent plus vivre sans travailler ;

Ceux qui n’ont pas de fils et qui, dès qu’ils ont cédé leur fonds, trouvent, à manger leurs revenus, une saveur amère et imprévue. Les uns tuent le temps à porter de l’eau dans leur jardin, arrosoir par arrosoir ; d’autres s’en vont l’après-midi sur la grand’route comme pour découvrir à l’horizon le sens de leur vie ; mais, dès qu’ils ont marché dix minutes, ils s’assoient sur un banc en songeant à leur boucherie qui leur fait défaut ;

Les ouvriers qui partent de bonne heure pour rentrer tard. Dès l’aurore ils se dispersent sur tous les points où il y a de l’argent à gagner à la fatigue des bras : dans les jardins, les champs, les granges, les caves, les bûchers, les rues et les bois ;