Je les ai tous connus. Mais ils se connaissent bien plus encore, entre eux. Ce n’est pas seulement par leurs murs que les maisons de la grand’rue et de la place sont soudées : elles dépendent les unes des autres par les secrets que celle-ci — qui ne les garde pas pour elle, — possède de celle-là.

Ce ne sont pas seulement les maisons de la grand’rue et de la place : toutes se tiennent, même celles que séparent des ruelles, des cours, des jardins. Chacune a son histoire dont les autres savent les moindres détails.

Ce n’est pas encore à elles seules que les maisons de la petite ville forment bloc : elles sont liées à celles des villages, même si des champs, des prés et des bois les en séparent ; à celles des neuf communes qui ont, chacune, son église et sa mairie, mais dont aucune n’a gendarmerie, justice de paix ni grand’rue.


Une petite ville ? Mais non. C’est une ville plus grande que Paris, puisqu’au-dessus d’elle le ciel est immensément étendu, que ses bois sont vastes et profonds ses étangs, ses routes plus nombreuses que vos boulevards et ses chemins que vos rues. Elle est riche de passé. Si ses murs ne montent pas très haut, ils descendent bas dans la terre avec leurs fondations. Elle n’est pas à la merci des souffles de folie qui auraient beau venir jusqu’à elle : elle sait où finit sa force, où commence sa faiblesse. Elle ne cherche ni à s’accroître par artifice ni à se développer en dehors d’elle-même. Elle aime mieux être une que multiple, forte comme la pierre que souple comme l’acier, petite en apparence, grande en réalité. Puis, ayant accompli sa tâche, elle finira peut-être par mourir tout doucement, de sa bonne mort, comme une vieille, le jour où les trois cloches de son église se sonneront leur dernière heure.

CHUCHOT

I

Chuchot pourrait vivre en pleine campagne, dans quelque cabane isolée au coin d’un bois. C’est là qu’il trouverait, dans les champs voisins, trop éloignés des maisons pour qu’on regarde ce qui s’y passe, des légumes qui ne coûtent pas cher s’il voulait se donner la peine de les voler, et du bois qu’il aurait vite fait de rapporter chez lui. Les gens des villages ne sont pas assez riches pour installer, aux bons endroits, des pièges à loups, et les gardes forestiers ne peuvent pas être partout à la fois. Mais Chuchot est un monsieur. Il s’ennuierait là-bas, il y manquerait de distractions. Il lui faut la petite ville, la ville. Ce n’est pas dans un village qu’il trouverait cette grand’rue où il se promène comme chez lui, sans se presser, en regardant les devantures, cette place de l’Hôtel-de-Ville où il ne se gêne pas pour interpeller le « phormacien », comme il dit, où l’hôtel de ville est un monument tel qu’il ne peut en rêver de plus beau. Malgré son admiration, il lui arrive de s’asseoir familièrement sur les marches ; là il réfléchit à ce qui se passe.

Il couche, comme les Dégoit, sur un lit de feuilles sèches et de fougères qu’il renouvelle quand il en a le temps et le courage ; mais le temps lui fait souvent défaut, et toujours le courage. Il y a des années que son propriétaire a renoncé aux trente francs que Chuchot devait lui donner pour prix de son loyer. Du printemps à l’automne, il se repose au soleil, tantôt assis sur le mur des Promenades, à l’ombre des tilleuls, tantôt couché sur l’herbe à l’ombre du mur. Cela dépend de l’heure, du temps qu’il fait.

Il lui arrive d’essayer de travailler. Commence-t-il à scier une corde de bois ? Les premiers morceaux sont à peine empilés qu’il éprouve le besoin de se reposer, allume son brûle-gueule et rôde autour d’un verre de vin : le travail et la fumée dessèchent le gosier. Il flâne, regarde dans les toits, et dit que les lapins sont beaux. Il passe sa tête à la fenêtre de la cuisine, renifle les odeurs et dit :