— Ma foi, si vous avez un morceau de trop, ça ne sera pas de refus.

Par charité, les riches lui donnent tout de même les trente sous de sa journée, mais en lui disant :

— Vous savez, Chuchot, ce ne sera pas la peine de revenir demain.

Il ne s’en formalise pas.

Il travaille surtout pour les sœurs. Même il ne travaille guère que pour elles. Il a un poste officiel, puisqu’il scie le bois de l’hospice et que c’est « la ville » qui le paie, mais à forfait : douze francs pour huit journées de travail. Libre à lui — et il ne s’en fait pas faute ! — d’y passer un mois. Il commence vers le milieu de septembre, mais il y pense bien avant de commencer, sans joie, avec terreur. Quelle misère, d’être obligé de travailler pour vivre !

Sa plus grande utilité est de servir de terme de comparaison. On dit à un gamin :

— Tu es « feignant » comme Chuchot.

Et, quand il le faut, on ajoute :

— Tu es sale comme Chuchot.

Parce qu’il scie le bois de l’hospice et qu’il travaille pour les sœurs, il faut qu’il ait des sentiments chrétiens et qu’il aille tous les dimanches à la grand’messe. Mais il ne paie pas sa chaise, comme la Cécile Béraud. C’est une vieille chaise qui lui appartient en propre, si l’on peut, au sujet de Chuchot, parler ainsi, une chaise que le sacristain a trouvée sous les cloches, il y a longtemps, avec un pied cassé et de la paille en moins. Chuchot a lui-même arrangé le pied, mais il lui a fallu du temps pour s’y décider, pour en venir à bout. Quant à la paille qui manque, il n’est pas fier, et il trouve même que c’est une belle chaise et qu’il voudrait pouvoir emporter chez lui. On la lui a mise à l’entrée de l’église, à l’écart des autres, près du bénitier. Il est tout près de l’eau ; le dimanche est le seul jour où il y trempe le bout de son petit doigt. Il s’assied sur sa chaise. Il est chez lui : personne ne viendra lui disputer sa place, pas même la Cécile Béraud. Elle sent fort. Chuchot aussi, mais il faut compter en plus avec la vermine. Il se gratte toujours où ça le démange et ça le démange un peu partout. Les gamins ont peur de lui à cause des poux et des puces, et de la hotte dans laquelle, leur dit-on, il ramasse à la tombée de la nuit les mauvais enfants. Avec sa figure carrée encadrée de barbe, ses petits yeux bridés, sa haute casquette, surtout avec la bosse qui gonfle sa blouse, il ressemble à l’ogre des légendes.