Si la cabane se faisait humble, le donjon, cela va sans dire, se dressait superbe sous la voûte du ciel dont il semblait être un des piliers. Fèvre regardait plus les dessins qu’il ne lisait les textes. Il avait le temps de réfléchir, de trouver des associations d’idées que nous ne soupçonnions pas.

Le père Petit n’avait pas davantage volé son nom.

Guère plus haut qu’un gamin, il n’avait qu’un soupçon de moustache. Ses favoris grisonnants, — ou plutôt ses pattes de lapin, car ils ne lui descendaient même pas à mi-joue, — était-ce de la barbe ou des cheveux ? On ne pouvait pas trop savoir. Le coiffeur seul aurait peut-être pu le dire, mais le père Petit n’était pas de ses clients. Il se faisait tailler les cheveux par sa femme : c’était, chaque fois, quatre sous d’économisés. Sans ses lourds sabots, il semblait que le vent, s’engouffrant sous sa blouse, l’eût emporté comme une plume. Il faisait penser beaucoup plus au serf et à sa cabane. C’est à cause de quoi, sans doute, Fèvre l’appela « le Donjon ».

Il avait un poste officiel qui, s’il lui valait l’aisance, l’astreignait à de multiples devoirs : le dimanche il aidait à couper et à distribuer le pain bénit, et à sonner les cloches. Aide-sacristain, aide-sonneur, il était obligé de mener de front plusieurs pensées : aussi gagnait-il cent francs par an.

Pour lui offrir cette fortune, on vint le chercher dans sa maison du Vieux-Château. Si abasourdi d’abord qu’il ne songeait pas à refuser, il accepta dès qu’il eut recouvré son sang-froid. Sobre par tempérament, et par manque d’argent économe, il n’entrait jamais dans les auberges. Pacifique, il ne blasphémait pas. De quoi se fût-il irrité ? Sa vie n’était-elle pas celle qu’il devait vivre ? Mais des hommes qui ne boivent ni ne jurent sont rares dans les petites villes, et ailleurs. Le Donjon fut jugé digne de devenir un des plus proches serviteurs de Dieu dans son église, bien qu’il habitât dans le Vieux-Château où l’on ne fait guère preuve de sentiments chrétiens. Mais il n’y a pas de sentiments qui tiennent : on se loge suivant ses ressources. Et celles du Donjon ne lui auraient permis de vivre ni sur la place, ni dans la grand’rue.

Sa maison, d’un loyer annuel de soixante-dix francs, lui suffisait. Elle avait quatre murs, parce que le vent peut venir indifféremment des quatre points cardinaux, et un toit, parce que la pluie et la neige viennent toujours d’en haut. Ni les murs ni le toit n’étaient neufs : ils perdaient celui-ci de ses tuiles, ceux-là de leur mortier. Ils résistaient de leur mieux, mais le vent s’attaquait aussi au toit, la pluie et la neige aussi aux murs. N’importe. Il s’y sentait bien chez lui, beaucoup mieux que dehors comme « les pacants », qui sont les mendiants des routes.

C’était une de ces maisons qui, sans leur horloge, leur bois de lit, leur armoire et leur arche, feraient penser aux huttes que les Gaulois se bâtissaient dans les clairières. Souvent pleines de fumée que le vent rabat à l’intérieur, il faut les voir avec leurs murs jaunis, leurs solives noircies, leurs carreaux enduits d’une poussière qui, mélangée à de l’eau, forme crasse ; surtout avec leur provision de bois entre la cheminée et l’arche : fagots entiers, avec leurs feuilles sèches, que l’on coupe à mesure sur le billot, bûches, avec leurs racines terreuses, que l’on jette telles quelles sur le feu. La serpe est là. La scie et le chevalet ne sont pas loin. Tout cela serait aussi bien à la cave ou au grenier. Mais il faudrait se déranger trop souvent. Et puis vous ne savez pas qu’ainsi le bois sèche mieux. Quant à ceux qui ne trouvent pas notre maison à leur goût, eh bien, ma foi, on ne les force pas à y entrer. Il faut, pour monter au grenier, sortir par tous les mauvais temps et dresser l’échelle lourde, quelquefois vermoulue. Un faux pas est vite fait. On a peur de glisser sur un barreau, ou qu’il se casse en deux. Pour aller à la cave, il faut sortir aussi, patauger dans la boue. Sans doute il ne manque pas d’ouvriers qui ont le souci d’être bien logés et chez qui l’on trouve, à défaut de luxe, de la propreté. Pour reluire, une armoire n’a pas besoin d’être en acajou. Les carreaux les plus ordinaires peuvent être rouges de leur teinte naturelle quand on les lave tous les matins. Mais il ne fallait pas en demander tant à ceux du Vieux-Château.

Le Donjon était satisfait de son logis comme de sa vie. Pas un roi dans son palais n’était plus heureux que lui lorsque, le nez de ses sabots dans les cendres chaudes, il écoutait gémir le vent et regardait la neige tomber. Qu’eût-il fait d’une maison propre et claire ? Il y aurait été tout dépaysé. Peut-être même n’aurait-il pas osé y entrer.


Même avant qu’il fût promu à cette double dignité d’aide-sacristain et d’aide-sonneur, il ne se créait pas d’inutiles tourments. D’autres, moins pauvres que lui, travaillaient tous les jours soit dans leurs champs, soit chez les riches. Lui, non. Il vivait à peu près comme un rentier qui, du moins, n’a pas le souci de surveiller les cours de ses valeurs. Il travaillait lorsqu’il en avait envie, beaucoup plus que lorsqu’il en avait besoin : sinon, il n’aurait pas cessé, du deux janvier à la Saint-Sylvestre. S’il allait au bois faire des fagots, c’est qu’il éprouvait le désir de respirer l’air pur. Il partait de bon matin si le temps était beau à sa convenance, avec sa serpe et son carnier. Ne se pressant pas, puisqu’il avait toute sa journée devant lui, il rencontrait beaucoup de monde, du pont des Canes à la Grange-Billon. Bonjour à l’un, bonjour à l’autre, il s’arrêtait ici un instant, là cinq minutes. Dans le bois il recherchait la compagnie des charbonniers, tournait avec eux autour des meules d’où montaient des filets de fumée grise ou bleue, suivant que la combustion était plus ou moins avancée. Avec eux il s’asseyait devant leurs huttes et les écoutait causer : on ne saurait jamais trop s’instruire. C’étaient trois, cinq fagots de moins. Mais il n’y regardait pas de si près, sachant encore que pour aboutir à la tombe on se donne toujours trop de mal.