Il avait, non loin de sa maison, un jardin qui aurait pu être magnifique, mais qu’il n’avait pas le temps d’entretenir. Plus de mauvaises herbes que de légumes y poussaient ; les arbres fruitiers étaient « mangés » par les ronces qu’il n’avait pas le temps de couper, par les branches trop longues du plan d’épines qu’il n’avait pas le temps d’égaliser. Pas exigeant, il ne demandait qu’à récolter assez pour leur consommation personnelle, — car ils étaient trois, — insoucieux de vendre le surplus. Insoucieux ? Non pas. Le Donjon avait sa dignité. Aller de porte en porte, un panier au bras, ou s’installer le jeudi sur la place avec des choux et des carottes dans sa brouette l’eût fait rougir de honte.

Pourtant il allait quelquefois en journée : il n’est pas mauvais de varier ses occupations. On l’employait, comme Chuchot, à scier du bois. S’il ne flânait pas aussi ostensiblement, s’il ne rôdait pas autour de la cuisine, il se reposait fréquemment en s’essuyant le front d’un revers de manche. On ne lui disait pas : « Ce ne sera pas la peine de revenir demain ». Mais on ne le prenait que lorsque tous les autres étaient occupés ailleurs.

Sa femme aurait pu faire des ménages et laver des lessives. Mais il s’agissait bien de cela quand elle non plus ne trouvait même pas le temps de laver les carreaux de leur maison ! Elle était de celles qui ne trouvent pas davantage le temps d’aller à la messe le dimanche. On l’appelait la « Donjoune ». Fèvre se chargeait de créer les mots qui n’existaient ni dans notre manuel d’Histoire de France ni dans le dictionnaire.

Aussitôt que leur gamin eut fait sa première communion, ils le mirent en apprentissage chez un cordonnier. C’est un métier qui n’est pas fatigant : on est toujours assis. Il n’était pas plus gros ni plus solide que son père. Pour commencer il ne gagna rien, ensuite pas grand’chose. Mais c’était mieux que s’il fût resté à leur charge.


Du jour au lendemain sa vie changea. Ses épaules n’étaient pas habituées au fardeau de cette double tâche. Il aurait des occupations multiples, à jours et à heures fixes. Il n’irait pas à l’église comme il allait au bois : quand le ciel serait à sa convenance, mais par tous les temps bons ou mauvais, tous les dimanches et tous les jours de fêtes.

Les six enfants de chœur, nous avions affaire à lui, mais nous ne le craignions guère, n’étant pas sous ses ordres. Nous représentions, lui et nous, deux forces parallèles qui agissaient sans se contrarier, tout en se rencontrant parfois. Mais, à partir du jour où Fèvre l’eut surnommé « le Donjon », nous le craignîmes plus du tout. Il approchait de la cinquantaine : son âge cessa de nous en imposer. Nous ne nous occupions plus que de sa petite taille et de ses gros sabots qui faisaient du bruit sur les dalles. En vain marchait-il avec toute la délicatesse dont il était capable : M. le Curé dut l’appeler après la grand’messe.

— Père Petit, lui dit-il, vous n’avez donc pas de souliers ?

M. le Curé pouvait s’en étonner, puisque le fils du Donjon travaillait chez un cordonnier. Il est vrai qu’il n’était encore qu’apprenti.

— Ma foi non, M. le Curé ! répondit-il. Qu’est-ce que j’en ferais ?