Il avait raison. Mais M. le Curé ne fut pas de cet avis.
— Allons ! Allons ! dit-il. J’arrangerai cela.
Un de ces messieurs de la Fabrique en avait une vieille paire dont il se sépara sans trop de regrets. Sur les dalles on n’entendit plus les sabots du Donjon ; mais il ne s’habitua pas tout de suite à marcher avec des souliers : d’abord il fit plus de bruit qu’avec ses sabots.
Il avait son intelligence à lui, comme un outil personnel dont d’autres auraient été incapables de se servir. Depuis sa naissance il l’appliquait, toujours égale, à trancher des difficultés toujours semblables, à comprendre les menus événements dont se tissait sa vie invariable. Quand il s’agit de la distribution du pain bénit, il eut besoin de plus d’un dimanche pour s’y reconnaître. Aussi bien était-ce d’une invraisemblable complication.
L’église se composait de la nef centrale, de deux nefs latérales et de la nef déambulatoire. Inutile de dire que le Donjon n’arriva jamais à prononcer ce dernier mot. Après tout ce n’était pas nécessaire. Mais il s’embrouillait dans ses souvenirs : tant de choses se passaient au cours d’une semaine qu’il avait le droit de ne plus se rappeler, d’un dimanche à l’autre. Une fois on distribuait le pain bénit dans la nef gauche et dans la partie gauche de la nef centrale, une autre fois dans la nef droite et dans la partie droite de la nef centrale. Et il y avait la chapelle des sœurs, la chapelle de Sainte-Julitte, la chapelle de Saint-Alban, où l’on devait, la distribution régulière faite, porter ce qu’il restait de pain dans les corbeilles. Et le pourtour du chœur ! Et les hommes qui se tenaient debout sous les cloches !…
D’autant plus qu’il venait de fournir un effort pour sonner les cloches. Il ne s’agissait que d’un effort des bras, mais ils étaient, comme son intelligence, accoutumés à des mouvements toujours pareils ; ils étaient surtout accoutumés au repos.
Il y avait trois cloches, chacune avec beaucoup de prénoms, que nous appelions, pour plus de commodité, la petite, la moyenne, la grosse. Nous mettions notre orgueil de gamins à les sonner sans le secours de personne, mais très peu d’entre nous osaient s’attaquer à la grosse. Elle avait une double corde, parce qu’il ne fallait pas moins de quatre bras pour la mettre en branle. Une fois « embarquée », comme nous disions, nous réussissions, avec de l’adresse, à maintenir son élan, et nous en étions fiers. La première fois que je « sonnai la grosse » sans aide, je crus que rien dans l’univers ne pourrait plus me résister. J’avais douze ans.
Le Donjon n’était pas payé pour avoir des ambitions d’un pareil lyrisme, mais il l’était pour aider à sonner. Là non plus il ne réussit pas tout de suite. Nous riions de le voir s’accrocher maladroitement à la corde qu’il ne laissait filer qu’au moment où il sentait qu’elle allait l’emporter. Il n’était pas lourd : son poids n’eût pas suffi à arrêter la cloche. Mais quand c’était fini il suait à grosses gouttes.
Nous le laissions faire, bien qu’il nous en coûtât. Il y avait les trois coups de la Messe et les trois coups des Vêpres. Le dimanche, la présence du Donjon n’était nécessaire que pour le troisième coup, mais les jours de fêtes il fallait qu’il fût là pour les trois. Si pour lui c’était une fameuse besogne, pour nous, qui n’étions pas payés, c’était une grande joie. Nous nous disputions les cordes. Il y eut même des batailles, fronts bosselés, joues écorchées. A tel point que, pendant quelque temps, l’accès du clocher nous fut interdit. Il n’en était pas de même, hélas ! pour le Donjon !