Sa femme tout de suite avait loué une chaise à l’église. Elle trouva le temps de venir à la grand’messe tous les dimanches. Elle le suivait des yeux, s’inquiétant qu’il ne fît point l’affaire. Elle prit même, peu à peu, l’habitude d’aller l’aider à sonner, lui qui déjà n’était là que pour aider, avant la Messe et avant les Vêpres. Les carreaux de la maison n’en étaient pas plus sales.


Il se montrait encore dans d’autres grandes circonstances, comme le matin du premier Janvier et le soir du vingt-quatre Septembre, lorsqu’avec les employés de l’église, — le sacristain, le suisse, le chantre et le sonneur, — il allait souhaiter à M. le Curé la bonne année et sa fête, la Saint-Firmin. Le suisse et le chantre tenaient le crachoir. Le verre en main, debout autour de la table sur laquelle les attendaient des gâteaux, ils entamaient tantôt avec gravité, tantôt avec gaieté, la chronique locale. Toujours renseigné avant eux, M. le Curé les écoutait d’une oreille en apparence attentive, pour leur faire plaisir. Le Donjon, lui, écoutait pour se donner une contenance, comme un gamin à l’école, qui ne comprend pas tout. Mais il riait en même temps que les autres. Le reste du temps il opinait du chef, au supplice quand ce blagueur de chantre, qui avait la langue trop bien pendue, le désignait à l’attention de tous en disant, par exemple :

— C’est comme le père Petit. L’autre jour…

Et le reste !

Dans cette grande salle à manger trop propre, il ne se sentait pas à l’aise. Sa place prise une fois pour toutes, il n’en bougeait pas d’une semelle, de peur de glisser sur le parquet ciré. Il regrettait d’être obligé de s’arracher à sa chère solitude. Il aimait mieux le coin de son feu. Heureusement il n’y avait qu’un premier Janvier et qu’une Saint-Firmin. Sans quoi il eût été capable, dès la première année, de démissionner.


Les tuiles de sa maison n’en souffrirent pas, mais un mauvais vent souffla qui devait venir de très loin, de Paris sans doute, puisque le Donjon estima qu’il n’était pas rétribué selon ses mérites. D’habitude ce n’est pas dans nos pays que ces idées prennent naissance. Elles y arrivent par on ne sait quels chemins, comme de mauvaises graines qui mettent longtemps à se développer, mais qui se garderaient de mourir. Peut-être le Donjon les tenait-il, sans le savoir, de son fils qui, parti travailler à Paris, lui écrivait de temps en temps et était revenu, à deux reprises, passer ici huit jours. En tout cas, à l’âge de soixante ans, il fraternisait inconsciemment avec les ouvriers des grandes villes qui, jeunes, hommes mûrs, trouvent toujours qu’ils travaillent trop et qu’ils ne gagnent pas assez. On disait d’eux :

— Ils réclament la journée de huit heures, n’est-ce pas ? Eh bien, quand ils l’auront, vous verrez qu’il leur faudra la journée de sept, puis de six heures, jusqu’à ce qu’ils arrivent à ne plus rien faire du tout. Tas de « feignants » ! Ah ! malheur !

Ses cent francs, le Donjon finissait par les considérer comme son dû : maintenant il fallait qu’on lui payât son travail, et il demanda une augmentation.