— Et ta bonne amie, est-ce qu’il y a longtemps que tu ne l’as embrassée ? lui demanda Robert entre deux bouffées.
Cette fois Berlâne ne sut quelle contenance prendre. Il rougit beaucoup plus encore que dans le salon : il devint écarlate, comme dans les grandes circonstances. Ses oreilles bourdonnèrent : que venait-il d’entendre ! Sa « bonne amie » ! Mais cela aussi était défendu, comme de fumer. Certes il éprouvait parfois de profonds désirs de tendresse. Mais c’était en lui-même un jardin secret dont il n’avait point la clef et qu’il n’apercevait qu’entouré d’un brouillard bleu pâle. Et voici que quelqu’un brutalement déchirait le voile et enfonçait la porte…
— Je n’en ai pas, répondit-il tremblant dans l’attente du nom que n’allait pas manquer de prononcer Robert.
— Tu n’as pas de bonne amie ! Alors pourquoi est-ce que tu es toujours fourré chez les Chovin, si ce n’est pour embrasser la Marie ?
Berlâne respira : Robert ne savait rien.
— Laisse-le donc tranquille, dit Georges à son frère. Tu vois bien que tu l’embêtes.
— Avec ça !… Il est bien content, au fond.
Ah ! oui, Berlâne était content ! Il trouvait l’après-midi interminable. Est-ce que les Labrosse n’auraient pas pu se promener sans lui ? Comme tous les fils de riches ils devaient avoir à la maison beaucoup de jeux intéressants : tirs, soldats que l’on fait défiler, ménageries avec arbres et animaux en bois peint. Il n’avait peur des chiens que vivants. Sans doute eût-il encore préféré rester seul, mais voir et toucher ces beaux objets eût été une compensation à son ennui. Tandis qu’ici, que faisaient-ils ? C’était cela qu’ils appelaient s’amuser ? Oui. Car ils étaient bien plus heureux de fumer en cachette de leur mère que de tirer du fond d’un placard ces jeux auxquels ils ne s’intéressaient plus : Robert, aux environs de sa douzième année, Georges lui-même, moins âgé, ne voulaient plus qu’on les prît pour des gamins. Leur enfance, ils la considéraient l’un et l’autre comme terminée. Mais Berlâne, lui, était toujours un enfant : peut-être le resterait-il toute sa vie ?
— Allons voir du côté de l’étang s’il y a des grenouilles, dit Robert.